Républicains et Laiques Audois

lundi

15

janvier 2018

Vieillir

Ecrit par , Posté dans Non classé

Nous vieillissons dès la naissance, sinon avant. Mais il est rare que l’on emploie ce verbe avant d’avoir atteint un certain âge, sinon un âge certain.

Un enfant ne se sent pas vieillir. Il a grandi et continue à le faire. Un jeune s’accomplit et s’épanouit physiquement s’il est en bonne santé. Finalement c’est la santé qui est le critère du vieillissement.

Il m’est arrivé de croiser inopinément un ami ancien que je n’avais pas vu depuis fort longtemps. Étant moi-même alors sans problème de santé, je fus désarçonné par la litanie de ses maux qu’il me débita au point de finir par lui demander quel âge il avait. Ce fut son tour d’être désarçonné, cela lui coupa ses effets et amena à la réplique « mais… le même âge que toi » !

Tant qu’on n’a pas eu de problème grave de santé on ne  se sent pas vieux. Si je n’avais pas passé par les séquences subies ces dernières années je n’aurais pas eu l’idée de réfléchir ici sur ce sujet. D’autant que je n’ai jamais su dire mon âge et que, s’il fallait le trouver, je finissais par un calcul, difficile pour moi parce qu’inhabituel, à partir de la date de naissance.

Mais, maintenant les choses ont changé : je le sais sans avoir à le calculer ! C’est pour moi un signe.

Au moment où je ne voulais pas connaître mon âge, mais qu’il devenait certain, mes petits-enfants se sont chargés de me le signifier avec espièglerie et un peu la brutalité de l’enfance en me disant : « oui papy tu es vieux ! »… Et je pense qu’avec les yeux de leur âge, en entendent le mien, ils ne pouvaient que ne pas comprendre que je refuse le qualificatif de vieux. Je me souviens de ma fille qui, lorsqu’elle n’avait que 10 ans, trouvait vieilles celles qui avaient déjà 18 ou 19 ans !…

Un autre signe c’est comprendre concrètement dans la vie quotidienne ce que je ne comprenais auparavant qu’abstraitement dans le monologue de Philippe Noiret qui m’amusait il y a quelques années. Celui-ci se plaignait d’être âgé, qu’il avait à parcourir la ville et que les trajets s’allongeaient d’une manière incompréhensible. Les marches dans les escaliers qui devenaient plus hautes sans raison apparente, des livres et des journaux que l’on publiait avec des caractères de plus en plus petits et de tant d’autres choses qu’il voyait brusquement compliquer son existence !…

Ainsi, les marches longues, avec des cannes, les longues stations debout, les montées d’escalier vers des étages élevés, cela est passé en mode souvenirs. Les prétendues tendinites des bras ont laissé place à la formation de becs de perroquet qui, favorisant une forme d’arthrose, ont provoqué la rupture de tendons, ce qui déséquilibre les muscles antagonistes et rend l’équilibre plus difficile. Les épaules, elles, s’en souviennent.

Exit la marche et l’autonomie de déplacement… bienvenue aux carrioles électriques !… Les fauteuils que j’avais refusés d’adopter de toute ma vie d’actif, qui m’auraient empêché de faire cette vie active que j’ai pourtant réussi à mener jusqu’au bout sans aucune aide particulière… Ces fauteuils sont maintenant bienvenus pour ne pas aggraver la situation physique, mais c’est devenu aussi une manière d’aggraver ma dépendance. Finie l’autonomie physique dont j’étais si fier !…

La chanson dit « qu’il s’agit d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître » et quand on évoque des souvenirs ou des anecdotes du passé et que la question de la date se pose il apparaît chez les interlocuteurs des expressions d’incrédulité… parfois les auditeurs n’étaient pas nés alors ! Cela crée un choc de voir la distance survenue entre celui qui raconte et ceux qui l’écoutent… on devient alors conscient des différences d’âge et, avec surprise, qu’on nous entend être comme des vieux.

Vieillir c’est aussi oublier des noms, des mots, au moment où l’on veut les dire. Mémoire défaillante qui fait, et, c’est très désagréable,  que l’on a le bon mot en tête et qu’il disparaît au moment où l’on va le prononcer. C’est déstabilisant parce que cela enlève de la crédibilité à tout ce que l’on dit. Vouloir parler d’un écrivain, de ses livres et ne pas pouvoir dire son nom (alors qu’on le connaît si bien) ou ne plus pouvoir dire le titre de l’ouvrage cité, c’est gênant… même si l’on sait que cela reviendra en mémoire quelques minutes après, mais trop tard pour le dire sans radoter.

Devenir inactif n’est pas vieillir. Sans travail on est encore classé parmi les actifs en tant que catégorie économique et sociale. À la retraite on devient inactif mais cela n’est pas signe de vieillesse si on a la santé.

À mesure que le temps passe, s’instaure dans l’entourage de chacun un oubli du passé professionnel comme si celui-ci n’avait jamais existé. On devient une personne qui n’est plus située dans un contexte d’activité.

La sensation que le passé était dans une autre vie, presque un rêve, entraîne une dévalorisation du sentiment que l’on a de ce passé. D’où l’impression de radotage de ceux qui s’y réfèrent souvent pour compenser cette impression d’oubli et le sentiment personnel d’une nécessité de s’y référer puisqu’on a l’impression que personne ne le connaît plus.

Dans notre entourage c’est le même oubli de ce que l’on a fait dans notre vie active. On n’a plus de identité personnelle valorisante d’autant plus que l’apparence physique progressivement se détériore. La sensation que tout ce que l’on a fait dans la vie active n’est pas connu, que tout cela est oublié, finit par faire douter de l’importance de l’activité de toute notre vie active. Cela fait qu’à mesure que l’on vieillit, par compensation, on adore évoquer le passé.

Cela permet de parler de ce que l’on a connu, de le faire savoir, ce qui donne parfois le sentiment de se vanter : j’ai vécu tout cela !… C’est d’autant plus sensible quand on a été toujours discret sur son passé. On a alors l’impression d’avoir eu tort d’avoir été discret et qu’il faut rattraper le temps perdu.

La vieillesse n’est pas toujours un naufrage malgré ce que De Gaulle a dit. C’est le cas pour ceux qui restent prostrés en permanence sur le fauteuil dans certaines maisons de retraite. Tant que l’on a une activité intellectuelle et que l’on s’intéresse à l’actualité, à ce qui se passe autour, il n’y a pas de naufrage.

Cela ne veut pas dire que l’on ne se rende pas compte que l’activité physique et mentale diminue. On sent que l’on est plus lent dans ses actions, que l’on fait moins de choses. On met plus longtemps à les faire, on procrastine remettant au lendemain, pour constater à la fin que l’on a fait en cinq minutes ce qui traînait depuis des semaines.

On ne la sent pas, mais la vieillesse vient progressivement. On ne s’aperçoit que l’on a vieilli que brusquement sur un événement, quand on vous dit « votre âge ne parait pas, mais vos années vous les avez ! », Comme un constat médical. Vous commencez par rejeter cette affirmation, vous comparez votre état au passé et vous prenez conscience alors que vous avez de la chance mais que malgré votre volonté il y a bien un affaiblissement.

Nous savons que nos jours sont comptés, mais un jour nous comprenons que cela est bien une réalité et qu’ils sont peut-être encore plus comptés que cela. Le temps passe plus vite avec ce sentiment d’inutilité, malgré les occupations maintenues, et celles acquises. De nouvelles responsabilités ont remplacé les anciennes, mais « la marche inexorable du temps » se perçoit  à mesure que les années passent.

On sait que même sans grosse affaire de santé, des affaiblissements ischémiques interviennent et que l’organisme finit par sentir que le temps passe. L’usure finit par devenir évidente même sans être atteint par ce naufrage que De Gaulle constatait avec pessimisme. On ne peut pas être sûr de ne pas le subir un jour.

Certaines échéances médicales, même positives, deviennent des sursis, en attendant l’aggravation. On repousse encore mais un jour se manifeste la lucidité conservée qui fait penser à ce qui est inéluctable. Il faut de la volonté toujours pour travailler et vivre comme si cette pensée nous était étrangère  et assumer la vie avec optimisme, en s’intéressant à tout ce qui reste centre d’intérêt et activité intellectuelle.

Ce sont nos centres d’intérêt, la curiosité intellectuelle et sa concrétisation par le travail qui évitent la morosité et la déprime. Si « la philosophie est apprendre à mourir » je crois que la pensée de la mort ne doit pas être une obsession et que, si l’on sait que l’on mourra un jour, il faut dépasser cette pensée pour vivre comme si cela n’était pas pour l’immédiat. Je m’aperçois que cela m’éloigne encore de la pensée religieuse !

Finalement je pense que la philosophie n’est pas apprendre à mourir comme Montaigne l’affirme. Je suis davantage Sénèque, Spinoza et Jankélévitch pour qui « philosopher est plutôt apprendre à vivre » même si l’on sait qu’il y a la mort au bout. C’est bien parce que je vieillis que j’écris ces réflexions. Je ne crois pas que dans ma jeunesse je me serais occupé à cette écriture, alors que la mort était envisagée comme une chose lointaine.

Il arrive que l’on pense que rien ne sert d’attendre et que tout devrait s’arrêter là. Mais ce qui retient pour ne pas passer à l’acte ce sont les responsabilités ressenties et les conséquences pour l’entourage qui viendraient à la suite de cette fin. On ne peut pas garantir ce que viendra après, mais on ne voudrait pas que cela ait de mauvaises conséquences pour les proches. Fatalisme, mais pas de mauvaise initiative non réfléchie car l’entourage compte beaucoup pour nous.

Une des questions essentielles qui se posent à qui réfléchit est celle de la trace qu’il aura laissée, car ce qui compte c’est la mémoire des autres, de la famille et de ceux que l’on connait.  Mais alors que l’on se considère de plus en plus dépouillé de son passé, oublié, inconnu de beaucoup et donc devenu inexistant, les doutes deviennent obsédants de ce qu’il en restera. Même si, heureusement, on ne saura rien de la suite.

La question qui taraude beaucoup est en effet celle de la transmission. Nous ne sommes pas des bibliothèques qui brûlent, mais il y a dans notre entourage des livres de référence, des documents, des écrits qui nous ont servi qui pourraient servir à d’autres.

Je ne crois pas à la transmission de l’expérience personnelle. Chacun fait sa propre expérience et commet ses propres erreurs. Chacun trace son propre chemin. Les documents qui nous ont permis d’avancer, il est pénible de se dire qui se perdront alors qu’ils pourraient aider à d’autres à tracer leurs chemins  personnels, qu’ils pourraient mieux tracer s’il n’étaient obligés de rechercher ce que j’aurais trouvé et cumulé dans mes archives.

“Caminante, no hay camino. Se hace camino al andar.” Je n’oublie pas Antonio Machado.

Raymond Beltran                                                                                                          Le 15 janvier 2018