Républicains et Laiques Audois

mardi

1

mars 2005

Témoignage : Réflexions personnelles à propos de …

Ecrit par , Posté dans Non classé

(Article publié en septembre 2005 dans « La LAICITE 1905-2005 » Éditions EDIMAF pp 39 à 47)

… la loi de 1905 :

La loi du 9 décembre 1905 a été l’aboutissement d’un long processus de laïcisation de la société française. Tout le XIXè siècle fut une longue marche pour enlever à l’Eglise le monopole de l’enseignement qu’elle possédait. La phase terminale de cette démarche a été favorisée par la crise que provoqua l’église catholique en s’engageant activement contre la IIIè République, dans la défense de la monarchie. Les républicains voulurent assurer un avenir à l’idée républicaine par l’école, en formant les citoyens.

La « guerre scolaire » qui s’installa durcit les positions et incita les législateurs à aller plus loin. D’où les lois de 1901 sur la liberté d’association, de 1904 sur les congrégations et de 1905 sur la séparation des églises de l’Etat.

D’autres développeront cette évolution, ainsi que l’effacement partiel des effets de la loi de 1905 après la guerre de 14-18, « l’Union Sacrée » étant passée par là et la Chambre « Bleue horizon » aussi : Les bâtiments des églises, restés propriété communale, furent rendus gratuitement aux catholiques. Cela permit de renouer les relations diplomatiques avec le Vatican, mais cela institua un très gros avantage accordé au culte catholique.

Certains en tirent actuellement argument pour remettre en cause le contenu de la loi de 1905. Cela explique que la hiérarchie catholique tienne à défendre cette loi par rapport aux musulmans. Personne n’ose avancer l’argument d’un vrai loyer, à faire payer aux catholiques pour la mise à disposition d’édifices entretenus par les municipalités. Cela constitue une subvention en contradiction avec les dispositions de l’article 1 de la loi.

Dans le cadre de cet ouvrage, je me limiterai à apporter une contribution personnelle à l’idée de laïcité, alimentée par des réflexions qui n’engagent aucune chapelle. Ce sera un éclairage qui ajoutera ses feux à ceux que d’autres auront allumés autour de cette notion si vaste. Car ce mot donne lieu à autant d’interprétations qu’on veut lui faire dire de choses. Souvent, la définition choisie n’est destinée qu’à aboutir aux conclusions prédéfinies auxquelles on souhaite parvenir.

…mes motivations iconoclastes :

Mon approche de la laïcité tient compte des événements de 1981-84. La loi Debré ne devait durer que 12 ans, mais Pompidou la rendit définitive, en 1971, sous l’influence d’un Père Dominicain qui profita de sa maladie pour l’influencer.

Je me suis interrogé : comment, dans les conditions politiques favorables de 1981 a-t-on pu échouer ? comment a-t-on perdu la bataille de la communication ? comment, alors que la hiérarchie catholique et, même le Vatican, avaient intériorisé la nécessité d’un compromis, on a pu aboutir à la pérennisation du dualisme contesté ?

Il est vrai que les mesures de rigueur en 1982 avaient affaibli politiquement le gouvernement Mauroy et que l’opposition profita du trouble introduit dans l’opinion par ces mesures. L’opposition politique suscita et appuya fortement alors la résistance des ultras des milieux ecclésiastiques. Il y eût convergence d’intérêts et résonance entre ces deux sources, développant une plus grande amplitude des réactions.

J’avais alors constaté le décalage entre les discours des « laïques » et leur perception par l’opinion publique. On n’expliquait pas la laïcité, on ne disait pas son histoire. On réduisait tout à un antagonisme entre deux écoles, à une revanche à prendre. On ne sût pas montrer l’importance de la laïcité pour garantir la liberté de conscience. Cela aboutit aux « mesures simples et pratiques » qui enterrèrent définitivement le problème.

Mon approche de la laïcité tient compte aussi de la difficulté à faire accepter la laïcité à l’étranger. Il est bien certain que si nous voulons faire adopter par un citoyen étranger nos traditions, notre passé et nos institutions on ne s’attirera qu’un refus. L’important c’est la notion de laïcité et non l’affichage de son nom. L’important est le concept philosophique et non les querelles scolaires.

Autant nous voudrions une laïcité pure et dure à l’étranger, que nous acceptons sans réagir, chez nous, des violations permanentes, des intrusions religieuses constantes dans les cérémonies civiles.

…la laïcité et la tolérance :

L’Edit de Nantes était un traité de tolérance à l’égard de « la religion prétendument réformée ». Mieux valait la tolérance que les « dragonnades » survenues à son abolition par Louis XIV… Avec Voltaire, nous sommes dans la lutte contre l’intolérance de l’église catholique envers les protestants et les athées. Suivons le : « Même si je ne partage pas votre opinion, je me battrai pour que vous ayez le droit de la dire »… J’ajouterai : « à condition que vous ayez les mêmes dispositions à mon égard ». Il n’est pas question d’admettre des positions totalitaires qui chercheraient à nous réduire à la position d’agneaux bêlants, acceptant, par tolérance, de soutenir ceux qui voudraient nous amener à l’abattoir.

La laïcité c’est la tolérance et ce n’est pas la tolérance. Il y a dans cette notion de tolérance un soupçon de supériorité, de condescendance qu’il est insupportable de « tolérer ». Si nous sommes laïques c’est que nous sommes conscients qu’il n’y a pas de vérité unique. S’il y en avait une, qui pourrait prétendre, en dehors des religions qui en sont coutumières, que ce soit la sienne et que celle-ci devrait s’imposer à tous ? Ce sentiment adogmatique nous rend tolérants. Mais je prétends que cela doit nous rendre, surtout, respectueux des autres, parce qu’ils sont nos égaux. Je préfère donc la notion de respect à celle de tolérance.

Ce respect s’adresse à des hommes, à des femmes. Pas à des idées. Nous n’avons pas d’obligation de respecter n’importe quelle idée. Nous sommes adeptes d’un libre arbitre. Nous refusons des dogmes imposés. Nous ne pouvons pas accepter, ni par tolérance ni par respect, une opinion parce qu’elle viendrait d’un autre. Si nous l’acceptons, c’est en toute liberté, parce qu’elle nous semble bonne. Nous avons droit à nos propres opinions. Si nous ne cherchons pas à les imposer aux autres, rien ne nous interdit de les défendre pour les faire partager librement par ceux qui nous entendent. L’opinion commune se forme avec les contributions de chacun. Ne détenant pas la Vérité, nous respectons les vérités des autres, qui peuvent nous influencer, qui nous influencent sûrement. C’est le dialogue qui nous fait progresser.

Nous croyons en conséquence au débat démocratique, sans censure aucune. Cela nous ancre dans les institutions républicaines, sans lesquelles la laïcité ne peut pas exister. Une laïcité imposée serait une fausse laïcité.

…de la neutralité :

Autre confusion fréquente : la laïcité serait la neutralité absolue. Pour pouvoir être ouverts à tous nous ne pourrions pas avoir d’opinion car alors on refuserait celles des autres !

Revenons à la « lettre aux instituteurs » de Jules Ferry : l’enseignement donné aux enfants doit être neutre et ne choquer aucun parent qui écouterait au fond de la classe les dires de l’enseignant C’est l’enseignement de l’instituteur qui doit être neutre. Mais il n’y avait pas de neutralité en matière de morale civique, de patriotisme, de valeurs républicaines, car cela entrait dans les missions d’éducation données à l’Ecole.

L’institution scolaire doit être neutre, mais l’instituteur n’a pas à l’être dans sa vie personnelle, hors de l’école. Les engagements ne lui sont pas interdits. Le syndicalisme enseignant est contemporain des lois laïques. Seulement l’instituteur n’a pas à faire partager à ses élèves ses prises de position, en profitant de sa fonction : ce serait alors du prosélytisme par personne ayant autorité.

Cela suppose refus du prosélytisme officiel, mais aussi refus des discriminations et des clans séparant les enfants par ethnies, par croyances ou par cultures d’origine. Les cours d’arabe, de turc ou d’espagnol, etc, organisés par les consulats, pendant les heures de classe, s’adressant aux seuls enfants nationaux concernés, ont été des violations de la laïcité que nous avons acceptées dans l’indifférence.

Comment pourrait-on avoir la liberté de choix de son opinion ou de sa croyance si l’on est en permanence soumis aux contraintes officielles selon l’appartenance réciproque des uns et des autres à telle ou telle « communauté » ?

Les institutions officielles, dans un Etat démocratique laïque, doivent être neutres. Elles ne doivent pas obliger les citoyens à adopter des positions politiques, religieuses ou philosophiques. Quel que soit le positionnement de chaque citoyen, il doit être à l’aise dans le service public auquel il a recours pour ses démarches ou ses besoins. Les services publics doivent être laïques, donc neutres, par rapport aux utilisateurs, et cette neutralité ne se limite pas aux agents publics, elle doit être respectée aussi par les usagers.

La laïcité n’est pas, cependant, neutralité face à telle ou telle doctrine. Respectueux face aux croyances et opinions que d’autres professent, les laïques n’accepteront pas ce qui est contraire à la dignité humaine, même si c’est fondé sur des traditions, comme l’excision des fillettes, par exemple. Car il y a des limites à la neutralité : ce sont les droits de l’Homme, qui sont ceux de la Femme. Comme l’écrivit Robert Badinter, la mère dont l’enfant a été torturé ici ou là sent bien, que ce soit en orient comme en occident, que cela n’est pas acceptable et qu’aucun droit ne le justifie.

…la laïcité franco-française ? :

Elle restera franco-française tant qu’on ne voudra la réduire qu’à un copier-coller de chez nous. Tant qu’on voudra qu’elle ne tienne pas compte du contexte local, nous échouerons. Prendre les nationaux des autres pays avec condescendance pour leur dire ce qu’ils doivent faire et leur demander d’être là-dessus plus exigeants que nous ne le sommes chez nous, c’est le moyen de ne trouver en retour qu’incompréhension devant notre arrogance !…

Par contre, si la Laïcité est présentée comme une volonté, s’appuyant sur la loi, de garantir la liberté de choix de toutes les croyances, de toutes les opinions, effaçant les contraintes officielles et les pressions sociales, cela, tous peuvent le comprendre. A ce moment là, ce n’est plus une opinion que nous voulons leur imposer, mais une revendication pour rendre possible toutes les libertés. C’est ce qui est universel et qui se comprend sans difficulté partout.

La séparation des églises et de l’Etat interdit toute immixtion de l’un dans le domaine de l’autre. C’était contenu déjà dans le « donnez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui appartient à César », qui disparut avec Constantin et son église d’Etat. Cela n’est pas possible dans les Etats théocratiques, islamistes ou non. Cela a demandé en France plusieurs siècles de lutte passant par la conquête de l’Ecole pour s’installer. Cela est mis en cause en permanence par la poussée des églises majoritaires, toujours jalouses de maintenir leur prédominance.

La laïcité de l’Ecole a été, en France, longue à conquérir. Elle est essentielle pour préserver la liberté des enfants, pour empêcher leur embrigadement. Elle est nécessaire pour que des enfants différents reçoivent, dans la même école, les mêmes enseignements et que rien ne les oppose. Elle est un facteur d’unification (non d’uniformisation). Elle favorise l’union, la cohésion.

Les enfants ayant été ensemble à l’école reçoivent le même enseignement. Si, comme en Bosnie, ils sont formés à se considérer comme ennemis héréditaires, dans des classes différentes et s’ils vivent toujours séparés ensuite, comment ne pas penser qu’ils resteront ennemis jusqu’au prochain massacre ?

Israël, Palestine ? Liban, Pakistan, Inde, etc… Combien de conflits ethnico religieux ne seront jamais conclus sans une approche laïque ?

Un catholique, un protestant, un juif, un musulman, un bouddhiste, un agnostique, un athée, peuvent faire une scolarité commune dans une école publique neutre. Cela ne les empêchera pas de garder, de maintenir leurs convictions, mais cela leur permettra d’en changer si c’est leur choix : C’est là le hic pour les religions, qui ne veulent pas de ce risque de liberté de choix, et qui considèrent « l’apostasie » comme un crime.

Les USA, ce pays si peu laïque, possède un Premier Amendement à la Constitution qui affirma, avant la Révolution Française, la séparation des églises de l’Etat. Les églises protestantes ne le respectent pas, mais quand des citoyens états-uniens saisissent la Cour Suprême en invoquant cet amendement, ils obtiennent satisfaction dans leur demande. L’important est que l’évolution de la société se poursuive dans ce sens.

Ce n’est pas parce que la Constitution portugaise mentionne le mot laïcité que le Portugal est, dans les faits, un Etat laïque. Mais c’est parce que Kemal Atatürk inscrivit dans la Constitution turque la laïcité que, malgré la présence d’islamistes au gouvernement, une forme de liberté, de laïcité, subsiste encore là-bas, sous la tutelle de l’armée, confortée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg et le désir de la Turquie d’avoir accès à l’UE.

La Constitution italienne admet la liberté de croyance et d’opinion. Malgré des concordats faisant une place de choix à l’église catholique, une opinion laïque se développe et des actions devant les tribunaux ont obtenu satisfaction en « invoquant la séparation de l’Eglise et l’Etat ». J’arrête l’énumération où je pourrais inscrire l’Espagne, le Canada et d’autres pays dans lesquels des actions laïques sont de plus en plus fréquentes et qui s’émancipent progressivement des tutelles religieuses. Cette tendance nous réjouit. Nous devons l’encourager et non demander aux étrangers de nous imiter et reproduire chez eux notre passé et notre situation présente.

…une laïcité de gauche ou de droite ? :

Historiquement, en France, la laïcité a été d’abord de gauche et elle reste encore majoritairement de gauche. Elle a été d’abord républicaine. Victor Hugo fustigeait en 1850 « le parti clérical » à propos de la loi Falloux…

Actuellement, même si les laïques se situent majoritairement toujours à gauche, il y a des laïques avec des opinions libérales qui les situent à droite. On peut être libéral et laïque. On peut être de droite et laïque. On peut être de gauche, antilibéral et laïque.

En 1937, Paul Vignaux fonda le SGEN, dans une CFTC cléricale, pour réunir les enseignants chrétiens du public qui acceptaient la laïcité. Ce fut une manière pour eux de s’émanciper de la tutelle religieuse en matière d’école sans aller chez leurs adversaires syndicaux.

La laïcité n’est pas un facteur d’exclusion ou, alors, nous n’avons rien compris. Plus de gens de droite nous rejoindront, plus nous aurons de chances que les idées laïques se répandent.

…politique et laïcité :

J’ai eu l’occasion de me révolter et de le faire savoir devant des prises de position partisanes, faites ès qualités, au nom d’organisations laïques. Je trouve scandaleux que l’on veuille faire du prosélytisme au nom de la laïcité en faveur d’un vote pour quelqu’un ou contre telle cause.

Il n’est interdit à personne d’avoir une opinion et de la défendre à titre personnel. A un laïque moins qu’à quiconque. Mais je refuse cette manipulation de la laïcité pour conforter une opinion politique personnelle, aussi honorable soit-elle. Autant je combats la confusion des religions avec le politique, autant je me bats contre l’utilisation de la laïcité comme arme politique d’un clan contre un autre, comme si le principe laïque était un argument partisan… C’est ainsi que des valeurs universelles sont réduites à des faire-valoir pour une cause partisane !…

On peut être laïque et voter le traité constitutionnel de l’UE, en estimant qu’il n’est pas parfait mais que c’est un progrès et que l’article 51 relève du domaine de la subsidiarité et qu’il est circonstanciel. Il n’empêchera pas une activité militante pour que l’idée laïque progresse en Europe. Il ne fera rien reculer ni en France ni en Europe si l’on sait se faire entendre de l’opinion publique. Les discours « laïques » contre cet article font tout de suite place à l’accusation de libéralisme pour le Traité, ce qui montre bien que l’intérêt des détracteurs est plus politique que laïque.

… une conclusion ? :

La laïcité est exigence d’une liberté absolue de pensée, sans aucune autre contrainte que celle venant de l’existence des autres. Si chacun a droit aux mêmes libertés, il faut qu’elles coexistent avec la même légitimité. Il nous faut donc définir une manière de vivre ensemble que la laïcité permet.

Si chacun garde ses traditions, et veut les imposer pour en faire la culture dominante, quitte aux affrontements, s’interdisant le moindre changement, on est dans les Balkans. Si l’on cherche à vivre ensemble harmonieusement sans renoncer à sa culture, mais la gardant dans le domaine privé de chacun, on est dans la France laïque.

La laïcité c’est la coexistence de la diversité dans l’unité : diversité des pensées dans la liberté, dans unité des valeurs communes, démocratiques, républicaines, de respect de la dignité de l’homme. Respect des religions si elles respectent la personne humaine et ses droits, si elles respectent les autres croyants comme les non croyants. Mais nous porterons toujours haute l’exigence de réciprocité, car, si notre respect leur est acquis la réciproque ne l’est pas à notre égard.

Carcassonne mars 2005

Raymond BELTRAN