Républicains et Laiques Audois

mercredi

14

octobre 2015

Romantisme vs realpolitik ?

Ecrit par , Posté dans Non classé

 

La démagogie sait très bien se servir du romantisme auquel cèdent si facilement les citoyens et particulièrement quand ils sont sous le coup de l’émotion, qui efface la raison.

Il est bon de se laisser aller au sentiment et à l’émotion, indispensables pour l’art, pour sa pratique et pour sa compréhension. Autant dans les rapports humains que dans la vie en société. Mais en politique, la pratique du romantisme peut finir par fausser les appréciations de la réalité et amener à une analyse inexacte de la situation. Il est humain de ressentir des émotions puisque nous ne sommes pas des statues pensantes, mais, quand on doit prendre des décisions qui engagent un pays, qui entrainent des engagements pour l’avenir d’une société ou qui comportent une opération militaire, il est bon de garder la tête froide et de faire appel surtout à la raison.

Beaucoup d’évènements récents m’ont rappelé cette nécessité. En les passant en revue je me suis rendu compte de la difficulté qu’il y a à ne pas se laisser dépasser par le sentiment, pas plus que par les convictions politiques acquises dans notre cadre national et que l’on voudrait étendre partout. L’idéologie peut être mauvaise conseillère quand elle ne laisse pas de place à l’analyse réaliste des conséquences possibles d’une action.

Et, pourtant, il y a des situations qui demandent réaction rapidement et il y a des comportements cyniques inacceptables qui imposent ingérence dans la pratique d’autres États. Parfois, il faut assumer les conséquences sans avoir de scrupules car l’action effectuée était indispensable pour arrêter des comportements criminels. C’est ainsi que le pacifisme de 1938 à Munich permit à Hitler d’envahir la Tchécoslovaquie, de faire l’Anschluss de l’Autriche et de mieux se préparer à une guerre qu’il avait déjà prévu de faire. C’est ainsi que l’on laissa les Tutsis massacrer les Hutus en toute liberté au Burundi en 1972. C’est ainsi que la non intervention de l’ONU à Srebrenica en 1995 permit le massacre de 8 ou 9 000 Bosniaques par les Serbes en deux ou trois jours, etc. etc. …

C’est à dire que je ne suis pas partisan du laisser-faire en politique internationale. Cependant je voudrais mettre en garde contre un interventionnisme, une ingérence systématique, qui, voulant transformer tel régime, voulant démocratiser tel pays et le mettre en conformité avec l’image de notre rêve occidental, obtiennent au bout du compte un effet que l’on peut qualifier de contre-productif parce que l’on n’a pas pesé les suites possibles avant l’intervention.

Dans la complexité du monde actuel, l’histoire, les traditions, les oppositions ethniques, les diversités religieuses, les intérêts économiques entrent en ligne de compte. L’on est parfois surpris de ce qui se passe après telle intervention militaire parce qu’on on n’avait pas pris la peine de réfléchir à des faits que l’on connaissait pourtant et qu’il ne faut pas faire semblant de découvrir après, quand il est trop tard.

Les discours picrocholines d’avant une opération militaire devraient être, bien au contraire, réalistes et lucides pour expliquer la difficulté et envisager les suites et les conséquences déjà prises en compte, au lieu de, par démagogie, faire croire que l’intervention sera rapide et que tout ira bien après sans avoir rien envisagé qui permette cela… Les boîtes de Pandore, si on sait les ouvrir, il faut aussi savoir les fermer. En politique étrangère, plus encore que partout ailleurs, surtout quand on intervient militairement, il faut savoir prévoir et non avancer au coup par coup sans horizon visible ! Combien d’opérations militaires ne devaient durer que quelques semaines et elles sont toujours en cours des années après !

C’est l’émotion qui fit attaquer l’Irak et l’émotion qui démantela l’État irakien. Beau triomphe qui fit tomber le dictateur Saddam Hussein et son régime dictatorial, mais il manqua la raison pour ne pas détruire avec son armée et sa police toute l’organisation de l’État. L’armée de libération, c’était prévisible, devint en peu de temps une armée d’occupation pour les Irakiens dans le chaos qui s’ensuivit, avec les attentats multiples et les règlements de compte entre chiites et sunnites. L’État ne s’est pas relevé depuis. Il n’est qu’une apparence ministérielle sans consistance ni pouvoir face au Daesh qui occupe une grande partie du territoire du pays.

Les frappes aériennes ne changent rien car l’armée irakienne ne surmonte pas les oppositions sunnites/chiites, et elle est incapable de résister. Il n’y a que des milices kurdes qui résistent aux avancées du Daesh, avec peu d’armes et malgré des frappes turques. Les attentats continuent, les massacres sont la vie courante et les morts se succèdent. L’émotion, qui fit se réjouir en Occident de la mort de Saddam Hussein et de la démocratie qui allait s’instaurer à la place de ce régime haï, ne dura pas et a laissé place depuis à l’indifférence et à l’oubli.

L’émotion romantique voulut faire venir en aide des rebelles libyens pour faire tomber Mohammed Khédafi, à l’incitation d’un ancien nouveau philosophe (peut-être aussi nouveau romantique en son temps), devenu très médiatique, dans la continuité d’un printemps arabe qui allait chanter et illuminer tous les pays arabes… Des frappes aériennes, des armes distribuées sans compter… dont ont hérité largement les djihadistes africains, bien armés ainsi par nos soins… et, le chaos total depuis avec des guerres tribales et un partage du pays entre des seigneurs de la guerre arbitrés par un équivalent du Daesh !

L’émotion romantique encore en Syrie. Sous l’impulsion du même ancien nouveau philosophe, on devait encore faire tomber un dictateur, Bachar El Assad, et aider à implanter là, enfin, une vraie démocratie… comme en Irak, en Libye ? Si la France n’avait pas voulu suivre les EE. UU. de Bush dans la 2è guerre d’Irak, elle prenait cette fois-ci la tête de la croisade en Syrie, avec les EE. UU, afin de châtier le dictateur et soutenir les rebelles. Mais Barak Obama, par un retour à la raison, faisait marche arrière et la France fut contrainte d’arrêter alors son élan et limiter ses frappes à l’Irak.

Il faut attendre pour voir quelle est l’efficacité des frappes aériennes actuelles en Syrie pour détruire Daesh, alors que des milliers de frappes en Irak n’ont pratiquement pas fait reculer les islamistes en place depuis des mois.

S’il faut réagir afin de ne pas laisser se faire impunément des massacres, la difficulté est de choisir le moyen le plus approprié et surtout le plus efficace, en mesurant les conséquences des actions entreprises. Faut-il s’ingérer et de quelle manière ? Faut-il prévoir et imposer de l’extérieur un successeur au dictateur, au risque d’instaurer un chaos comme celui de Libye ?

Continuons notre panorama du romantisme émotionnel tenant le rôle d’une politique. Prétendant ne pas vouloir aggraver la situation, on a refusé il y a quelques années d’accepter l’expression « guerre des civilisations » pour qualifier la situation découlant des attentats terroristes. Mais les djihadistes avaient pourtant bien déclaré une guerre à la civilisation occidentale, voulant une revanche des croisades et du colonialisme.

Je ne suis pas partisan d’invoquer les oppositions du passé pour ressasser les ressentiments séculaires et les ressortir de la mémoire pour justifier les actions présentes. Je refuse ces anachronismes dans l’actualité. Mais il faut connaître le passé pour comprendre certaines attitudes et réactions du présent.

Les croisades, en dehors de leur côté religieux officiel se justifiant par la nécessité de la libération du tombeau de Jésus, tenu alors par des musulmans, furent aussi un moyen de se débarrasser des cadets qui, dans les châteaux, rêvaient de prendre la place de l’aîné, quitte à l’assassiner, en les envoyant ailleurs conquérir de nouveaux fiefs. Sous prétexte d’une mission noble au loin, on évitait des troubles sur place. Ces croisades s’accompagnèrent aussi de mouvements de foule, avec des gueux, soldats de fortune, qui accompagnèrent ces cadets avec l’envie de s’enrichir en pillant au passage des populations, y compris chrétiennes, sur le long chemin de Jérusalem.

Mais on a oublié maintenant que ces croisades étaient aussi une réaction de défense après les invasions arabes qui propageaient l’islam depuis l’Arabie sur tout le Maghreb et jusqu’en Espagne (El Andalous). À ce moment-là il y avait bien guerre de civilisations. C’était l’apogée de la civilisation arabe, à Damas comme à Cordoue et les retours des croisés nous firent profiter des progrès accumulés par les khalifats, même quand une de ces croisades ne fût que « pour des prunes » !…

Cette guerre commencée aux Croisades, ou plutôt avec la Reconquête en Espagne, se poursuivit après, pendant des siècles, l’empire ottoman ayant relayé les khalifats, une fois l’Espagne reconquise par les chrétiens. L’est de l’Europe connut des invasions turques et les Balkans furent théâtre de ces affrontements jusqu’à Vienne. Cela n’avait rien à voir avec les guerres de position modernes. C’étaient des expéditions et des batailles qui duraient un jour ou plusieurs, parfois des sièges de plusieurs semaines. C’étaient aussi des razzias sur les côtes afin de se pourvoir en esclaves blancs, vendus à Tunis, Alger ou au Caire, etc.

Ces guerres amenèrent parfois des alliances que l’on pourrait qualifier de contre nature mais qui servaient pendant un temps des ambitions personnelles antagonistes. Dans l’Espagne de la Reconquête, des rois chrétiens firent alliance avec des rois maures contre tel ou tel autre roi chrétien compétiteur. Même le Cid fit de telles alliances opportunistes. S’il y a eu une continuité dans le déroulement de la Reconquête contre les musulmans ce ne fut pas sans méandres. Ainsi,François I contre Charles V, pour la domination de l’Italie, fut un allié du Sultan ottoman quand celui-ci attaquait la Vienne chrétienne.

Louis XIV a eu des relations diplomatiques avec la Sublime Porte et Molière en prit prétexte pour des turqueries qu’il mit en scène. Plus tard Mozart fit allusion musicalement à cette présence importante en Europe pendant longtemps sur l’Est de l’Europe. Si nous avons oublié ces antagonismes culturels et religieux, qui ont partagé notre continent, ils ne sont pas oubliés ni aux Balkans ni en Hongrie.

L’histoire nous montre la complexité des liens, des amitiés et des oppositions qui ne dépendaient pas seulement  des idéologies ou des religions mais souvent de seuls intérêts personnels. C’est pourquoi tirer des enseignements du passé pour le présent demande précaution et nuance afin d’éviter les anachronismes des références dont les conséquences peuvent être tragiques.

Mais l’histoire, s’il ne faut pas la venger, elle explique aussi pas mal de choses. C’est dans le Kosovo que se situent les lieux où se décidèrent des batailles qui constituèrent l’identité orthodoxe Serbe face aux musulmans ottomans. D’où la difficulté pour les Serbes à accepter la séparation et l’indépendance du Kosovo, même peuplé d’une majorité musulmane. L’origine de la Russie et de sa culture se situe en Ukraine, ce qui explique comment les Russes ont du mal à voir les Ukrainiens se séparer de Moscou et se rapprocher de l’UE.

Les oppositions entre peuples, les uns orthodoxes, les autres catholiques, ou encore musulmans en Bosnie mais aussi dans toute l’ex-Yougoslavie (les Slaves de l’ouest) se traduit encore par des rancunes remontant au passé. L’arrivée en Hongrie de réfugiés Syriens rappelle les luttes contre les ottomans du 16è siècle et consolide le rejet de leur terre à une installation éventuelle de Syriens.

Il faut être réaliste. Il ne faut pas oublier le passé, mais il faut se méfier d’un enseignement nationaliste et revanchard de l’Histoire. Si on veut remémorer les guerres, les sujétions et les emprises des siècles passés pour justifier les réactions du présent à l’égard des autres peuples on passera le temps à régler les comptes anciens en remontant sur des centaines d’années et l’on ne vivra que pour s’opposer toujours et encore niant tout apaisement dû au temps passé depuis ces évènements. Il n’y aura alors pas de paix et chacun aura un litige toujours pendant du passé à régler avec ses voisins.

Tenir compte des réalités c’est aussi ne pas oublier que derrière la géopolitique du Moyen Orient, les affrontements et les alliances, au-delà des personnes et des régimes en cause, apparaît l’opposition millénaire entre sunnites et chiites, en Syrie, en Irak, au Yémen, etc. C’est se rendre compte que des attentats et des massacres se déroulent aussi entre musulmans et pas seulement contre les Djazidies ou les chrétiens. Ce qui explique certains appuis, des silences et des réserves pour agir afin de juguler le Daesh ainsi que les attitudes divergentes entre l’Iran et les autres pays arabes du Golfe ou l’Arabie Saoudite.

La politique doit être réaliste. La démocratie ne s’instaure pas du jour au lendemain  dans un pays qui ne l’a jamais connue. Si nous devons la défendre et défendre les Droits Humains partout, il n’est pas possible de s’ingérer pour les imposer et il n’est pas possible non plus d’isoler les pays non démocratiques. Les embargos n’ont jamais fait souffrir les dirigeants incriminés, mais seulement les peuples concernés. Mais, par contre, le danger d’isoler diplomatiquement ces pays est réel. Un dialogue est nécessaire et si la force est inévitable devant certains agissements, elle doit être raisonnée pour être efficace pour faire cesser les crimes, mais sans dommages collatéraux. Dommage que l’ONU et son Conseil de Sécurité soient toujours englués dans les querelles idéologiques, sur la défense de la seule souveraineté des États et de leurs intérêts propres, à tel point que l’ONU soit devenue impuissante à imposer la paix comme c’est sa mission !…

Beau geste de communication du pape François. Beau geste de tolérance œcuménique en priant publiquement pour les victimes parmi les pèlerins de la Mecque. À quand des prières  dans une mosquée, publiquement, pour les chrétiens d’Orient chassés par le Daesch, et pour les femmes Djazidies vendues aux djihadistes comme esclaves sexuelles ?

Belle réussite médiatique pour la photo du jeune enfant mort sur le sable de l’exil. Elle a réussi ce que 400 000 morts en Syrie n’avaient pas su faire comprendre sur la vie des Syriens en guerre, ni ce que les milliers de naufragés dans la traversée de la Méditerranée n’avaient même pas suggéré. Belle émotion, mais rien n’est réglé en Syrie ni ailleurs sur les causes de ces exils massifs.

Belle hypocrisie qui montre une générosité sélective pour ceux qui viennent de Syrie ou d’Irak, mais après qu’ils aient surpassé les épreuves des traversées. Si on voulait les préserver des risques, il aurait fallu aller les chercher sur place et les amener ici sans qu’ils recourent aux passeurs qui les exploitent, afin d’éviter les enfants noyés, si nombreux pourtant mais qui laissent, eux, tout le monde indifférent. On accueille avec les bras ouverts les survivants d’une sélection naturelle qu’on laisse faire d’abord ! Est-on prêts à les chercher sur place et à siphonner vers l’UE les camps voisins de la Syrie où ils sont plusieurs millions à espérer la fin du conflit ?…

Le langage de l’émotion ne dure qu’un temps. Les mesures à long terme sont plus difficiles, coûteuses et, elles nécessitent des efforts bien plus considérables, impliquant les États et passant par la paix et par l’amélioration des conditions de vie dans les pays d’origine des immigrés. L’emploi de la raison est plus difficile parce qu’elle nécessite explications mais elle est peut être plus efficace à long terme. Alors que l’émotion surgit spontanément et n’a pas besoin d’être expliquée. Le malheur est que l’on ne recourt qu’à l’exploitation de l’émotion passagère qui sera suivie de l’oubli.

A-t-on remarqué que l’immigration massive au départ des camps limitrophes d’Irak et de Syrie se fait en direction de l’UE, de l’Occident et non en direction des pays riches du Golfe ? Que ces derniers ne cherchent pas à accueillir les réfugiés, pourtant musulmans ? Que, malgré les anathèmes contre la civilisation occidentale et la déclaration de guerre à cette civilisation par les djihadistes, ce qui attire les candidats à l’immigration au risque perdre leur vie en route, c’est la vie en Occident et non en Orient, hors quelques djihadistes fanatiques qui font le chemin en sens inverse ?

Raymond Beltran

Le 14 octobre 2015