Républicains et Laiques Audois

lundi

19

novembre 2012

Quelles repentances ?

Ecrit par , Posté dans Non classé

Les mormons de l’Eglise des saints des derniers jours baptisent, afin de les sauver, les ancêtres de toute origine, même décédés depuis des années ou des siècles. De la même manière, certains de nos contemporains veulent se repentir maintenant des fautes commises par nos ancêtres il y a des siècles, fautes que nos usages actuels condamnent mais que les usages de l’époque considéraient normales.

Cet anachronisme accompagne une repentance voulue de la civilisation occidentale, qui a été longtemps prédominante, qui a certainement abusé alors de cette position en commettant le crime inexcusable de croire que sa réussite était due à ses valeurs. Ce qui est impossible à défendre pour ceux qui refusent à ces valeurs toute universalité. C’est une faute que chaque civilisation prédominante a toujours commise mais dont seule la nôtre serait redevable auprès de l’histoire à croire nos censeurs.

C’est que nous sommes héritiers d’une culture chrétienne qui est une culture de l’expiation et de la culpabilisation. Les Romains étaient fiers d’être citoyens romains et de leur culture héritière de celle des Grecs. Mais une partie de nos concitoyens, si elle est consciente d’avoir hérité d’un passé brillant, le croit terni par des épisodes que cette fraction contestataire réfute, aujourd’hui, avec les yeux et les acquis des idéologies de maintenant jugeant le passé.

Je ne suis pas choqué, bien au contraire, par la condamnation de l’esclavage et je partage l’indignation commune sur cet épisode de la « traite » entre l’Afrique et l’Amérique. Mais je ne me sens pas responsable du comportement de « nos » ancêtres il y a plusieurs siècles, surtout que je n’ai pas la moindre preuve ni soupçon que « mes » ancêtres y soient pour quelque chose. Que signifie dans ce cas une repentance collective à laquelle j’adhérerais ?

Il est vrai que l’appel de main-d’œuvre en Amérique et dans les Caraïbes a favorisé un trafic à partir d’Afrique d’une intensité sans commune mesure avec le passé d’esclavage auparavant admis et que les conditions de transport et, ensuite, de vie sur place sont inadmissibles par rapport à la dignité humaine. Personne ne peut les approuver. Le Code Noir, avec toutes ses dispositions maintenant condamnables, ne serait-ce que parce qu’il s’est placé dans le cadre de ce trafic, qu’il légalise, était pourtant fait pour limiter les abus des pratiques. De ce fait, des hommes de progrès, comme Voltaire, s’en sont satisfaits.

On voit bien qu’est intervenu maintenant un progrès sociétal nous permettant de rejeter aujourd’hui ce qui alors était normal. Ces pratiques ne devraient donc pas se reproduire et… pourtant !… Mais on ne peut pas dire que nous n’ayons pas progressé au plan moral même si nous sommes capables, depuis, de nouvelles violences, car chaque époque a eu et a les siennes.

Sans revenir sur mes chroniques antérieures sur l’esclavage je ne peux pas m’arrêter à ce seul constat. L’esclavage était usuel dans le monde avant cette traite, il ne faut pas l’oublier. L’esclavage a perduré après son interdiction en Occident et les pays musulmans l’on pratiqué avant et continué à le pratiquer après.

L’esclavage existe encore. C’est un fait. D’autres formes d’esclavage sont apparues et sont bien réelles maintenant et la législation, qui considère son interdiction en Occident comme un absolu, semble considérer qu’il n’est plus possible. Il n’y a donc plus d’esclavage au plan légal et il faut chercher à qualifier autrement une réalité qu’on ne veut plus voir, en détournant son regard sur certaines pratiques que nous n’apprenons que par la lecture des média, mais dont il faut remarquer la discrétion dans leur publication… Le sujet abordé n’est pas maintenu longtemps dans l’actualité !…

Revenons à notre sujet… Condamnons l’esclavage de « traite » des noirs en Amérique mais aussi celui transafricain vers les pays arabes, celui qui a profité à des tribus africaines qui razziaient les noirs d’autres tribus pour les vendre aux marchands « d’ébène », qui les transportaient vers l’Amérique et celui qui existe encore sous des formes diverses et nouvelles : des prostituées africaines et d’Europe de l’Est, des bonnes Philippines au Liban et en Arabie, des enfants domestiques au Maroc et en Amérique latine, en Haïti, des cas chez nous aussi, etc.

Sans nous repentir d’un passé dont nous ne sommes ni individuellement ni collectivement responsables, agissons pour arrêter son maintien aujourd’hui. Nous ne sommes pas responsables du passé mais nous sommes responsables du présent que nous tolérons en nous rassasiant de tant de repentance passée. Celle-ci ne nous concerne en rien mais elle sert à culpabiliser et discréditer notre civilisation, à lui enlever le prestige auquel elle peut prétendre pour des raisons multiples dont le siècle des lumières et les droits de l’homme en sont les plus prestigieux jalons.

Jacques Chirac a eu raison de reconnaître la responsabilité de l’État français dans les rafles des juifs à Paris avec la participation de la police parisienne à cette action condamnable perpétrée en allant au-delà de la demande exprimée des nazis. Condamnation oui de ce fait contemporain et reconnaissance de ses effets pour que la prise de conscience de ce méfait permette de démarrer le travail d’histoire afin que ne se reproduise plus quelque chose d’équivalent.

Ceux qui n’en sont pas responsables n’ont pas à s’excuser à la place des vrais responsables mais ils ont à les condamner fermement et à condamner aussi fermement ceux qui les ont protégés ensuite, en toute connaissance de cause de leur passé criminel, et qui leur ont permis de se cacher et de terminer tranquillement leur vie sans avoir à rendre des comptes ni à s’expliquer ni à se repentir. La seule repentance valable devait venir d’eux et n’est jamais venue.

Reconnaître l’historicité du passé n’est pas demander pardon ni s’en excuser. Une chose est connaître ce qui fut, ne pas le nier, autre chose se substituer aux responsables pour demander pardon à leur place.

La substitution collective à cette absence des repentances des vrais responsables est la création alors d’un bouc émissaire virtuel, qui exprime une repentance chrétienne impersonnelle qui ne signifie rien ni politiquement ni socialement. Malgré le caractère solennel de ces repentances officielles, il ne s’agit que des paroles creuses qui ne changent rien. Ne peuvent pardonner que les victimes, les pardons de ceux qui ne sont pas concernés sont inconsistants. Ne peuvent se repentir que les criminels, les bourreaux, ceux qui ont assisté passivement aux faits condamnables. La collectivisation des fautes se substituant à eux ne signifie rien de sincère.

Il ne s’agit alors que de mises en scène pour la galerie, des médiatisations pour s’attirer des sympathies de « communautés » qui ont besoin de cette revanche pour se faire reconnaître victimes par héritage du passé, qui veulent revivifier les conflits du passé, éternellement ressuscités, pour maintenir un présent vengeur du passé et des tensions qui empêchent la coexistence entre citoyens en maintenant les affrontements du passé.

Je n’ai pris ici que deux exemples mais j’ai déjà eu l’occasion de dire ma méfiance à l’égard des « lois historiques » décrétées par des nécessités politiques et dont l’application pratique n’aboutit qu’à une seule utilité : l’interdiction d’une expression libre, mais responsable des historiens et à la condamnation individuelle de celui qui aura employé le mot non politiquement correct…

Le 19 novembre 2012
Raymond Beltran