Républicains et Laiques Audois

mardi

1

février 2011

L’ESCLAVAGE

Ecrit par , Posté dans Non classé

L’esclavage à travers les temps

Pourquoi ce sujet ? Certainement par réaction épidermique à la réduction de cette situation à la seule traite des noirs vers l’Amérique, au point de considérer qu’avant et après cela n’a existé que peu et que cela était négligeable.

Cependant je me garderai de la banalisation. Ce n’est pas parce qu’il a toujours existé que cela est normal. Nous avons progressé dans notre conception de la dignité de l’Homme et ce qui était normal à certaines époques ne peut pas être admis maintenant… et, pourtant… l’esclavage n’est pas disparu !

La Bible :

La lecture de la Bible nous apprend que Noé, ayant goûté au vin sans modération, dormait profondément sous sa tente. Son fils Sem l’ayant vu nu s’en détourna sans le regarder. Mais Cham alla le réveiller sans s’occuper de son état. Noé, entrant dans une grande fureur se voyant ainsi surpris le maudit : « Tu seras l’esclave des esclaves de tes frères ». Cham est considéré dans les généalogies bibliques comme l’ancêtre des noirs. Voila de quoi rassurer les lecteurs de la Bible qui possédaient des esclaves en Amérique !…

Pratiques antiques :

Dans la préface de son livre La Grèce antique à la découverte de la liberté Jacqueline de Romilly constate que « c’est un fait qu’à Athènes, où l’on était toujours prêt à célébrer la liberté, les citoyens vivaient, en somme, de leurs esclaves, qui étaient plusieurs fois aussi nombreux qu’eux ». Cela ne les choquait pas. Elle passe en revue avec l’Iliade, avec Eschyle, avec Euripide, les situations de défaite militaire : « L’esclavage des femmes va avec la mort des hommes et leur déshonneur »… « Les athéniens mettent à mort les hommes de Skionè et réduisent en esclavage les femmes et les enfants ».

Je limiterai les citations par manque de temps et d’espace. « Ce risque d’esclavage apporté par la guerre était senti comme une menace constante et intolérable ». Libre, en grec, indiquait l’appartenance à un groupe « quand on perdait cette appartenance on perdait l’essentiel, la liberté ».On connaît Sparte avec ses esclaves Hilotes, appartenant à l’Etat. Le travail manuel était fait par les esclaves à Sparte comme à Athènes. Les riches propriétaires exerçaient leur citoyenneté librement grâce au travail des esclaves.

Je me tiendrai aux sources de notre culture faute de temps et de connaissances approfondies pour les autres. Mais il ne semble pas vraisemblable que l’esclavage soit limité à la sphère gréco-latine occidentale.

Il semblerait que les esclaves n’aient pas été nombreux en Egypte, sauf à certaines époques et au bénéfice exclusif des Pharaons, selon l’Encyclopédie Universalis. En Babylone, l’esclavage a été pratiqué : « son origine historique se trouve dans la captivité de guerre : l’idéogramme désignant l’esclave (ardou) signifie ‘l’étranger’ ». S’ajoutait la vente d’enfants par les familles pauvres et l’asservissement par dette ou la naissance de parents esclaves.

Chez les Romains, les esclaves étaient aussi très nombreux. Les patriciens les exhibaient parfois en habits luxueux pour montrer leur puissance et les employaient pour faire des travaux. N’oublions pas les défilés des vaincus et la révolte de Spartacus…

Esclaves. Slaves ?

Esclave est attesté en français dès 1175. Il vient du bas latin sclavus, dérivant lui-même de slavus (slave). Le grec médiéval sclavone, sloveninu, provient également de slave.

Selon le Dictionnaire historique de la langue française de Robert, « le passage du sens de slave à celui de esclave s’est produit durant le haut moyen âge, période où un grand nombre de Slaves des Balkans furent réduits en esclavage par les Germains et les Byzantins ».

Auparavant le latin servus avait été utilisé. Il a donné naissance au français serf (celui qui sert, qui est en servitude). Il est resté attaché à certaines catégories de paysans dans certaines sociétés.

L’Europe ?

Les conquêtes musulmanes au VII et VIII siècles provoquèrent un nombre considérable de captures et aussitôt un très important trafic d’hommes et de femmes. L’esclavage devint alors un phénomène de masse. Je citerai souvent Jacques Heers dans son ouvrage Les négriers en terre d’Islam : « Dans les tout premiers temps de l’Islam, les esclaves étaient comme dans l’antiquité romaine ou au temps de Byzance, essentiellement des blancs ».

« De la mer occidentale, arrivent en orient les esclaves hommes, romains, francs, lombards et les femmes romaines et andalouses » selon Ibn Al-Fatik. Les relations marchandes n’ont jamais cessé pendant les périodes d’invasions et de guerres. Il ne faut pas imaginer ces guerres comme celles des tranchées en 14-18. C’étaient souvent des razzias, parfois des conquêtes, entrecoupées de longues périodes de paix armée et vigilante.

Ibn Hankal explique que « le plus bel article importé d’Espagne ce sont les esclaves, des filles et de beaux garçons qui ont été enlevés dans les pays des Francs et en Galice. Tous les eunuques slaves qu’on trouve sur la terre ssont amenés d’Espagne et aussitôt qu’ils arrivent on les châtre. Ce sont des marchands juifs qui font cela » (Colloque d’Abidjan. Avril 1961)

Les côtes d’Espagne, celles d’Italie, étaient razziées régulièrement par des corsaires qui amenaient des esclaves par centaines vers les marchés d’Afrique du Nord.

Prague a été un centre de castration pour les esclaves venant de Bohême. Les Saxons faits prisonniers lors des campagnes de Charlemagne étaient acheminés vers Verdun dans les années 780, puis vers Lyon, Arles et Narbonne, d’où ils partaient vers l’Orient et le Maghreb.

Au Xè siècle, un Evêque de Crémone, Lintprand, condamnait « les profits énormes, proprement scandaleux, que réalisaient les marchands de Verdun. » Au marché de Cordoue on recensait plus de 10 000 esclaves vendus entre 918 et 961. On pourrait citer des nombres comparables dans beaucoup d’autres lieux. Il est à remarquer que l’on ne parle pas beaucoup de ces traites. Pourtant nous avons tous entendu parler des corsaires d’Alger et des marchés d’esclaves de Tunis (St. Louis) et d’Alger !…

Pendant ces temps, de Bagdad à la Perse s’organisait un trafic d’esclaves faits prisonniers en Asie, en Bulgarie, dans la Volga. Pendant des siècles l’esclavage s’est fait au détriment des peuples slaves, barbares. Puis, progressivement il s’est affirmé en Afrique, au-delà des pays connus, vers le pays du Père Jean et les pays dits du Sud, génériquement appelés Soudan.

L’Afrique ?

Les Turcs participèrent aux razzias sur les Balkans et sur le Péloponnèse et alimentèrent les marchés du Caire. Des bagnes pour esclaves retenaient les prisonniers dans les villes marchandes. Des caravanes les amenaient aussi de l’Afrique profonde. Des routes caravanières les amenaient d’Ethiopie, de Tombouctou et se dirigeaient vers la Côte orientale d’Afrique, ou à travers le Sahara.

La route de la Mecque, celle du Caire, étaient des occasions de traite d’esclaves par les pèlerins noirs allant accomplir leur devoir religieux.

Des comptoirs se créent, avec des noirs, mais aussi des portugais très actifs dans ce négoce. Les razzias d’approvisionnement étaient le fait de marchands noirs aidés par des chefs de tribus qui faisaient des prisonniers vendus aux négociants installées le long des routes caravanières.

On estime à 1 200 ans le temps de ces trafics. Il y a peu encore autour du Soudan actuel cela se pratiquait et, même si ce n’est pas correct de le dire, les mauvaises langues prétendent qu’en Arabie Saoudite et au Yémen il y a de ces ventes prohibées et que la Mauritanie les pratique de nos jours…

Traite avec l’Amérique :

Elle a duré du XVI siècle au XIX. Abolie en France par la Révolution, puis rétablie par Napoléon en 1804, abolie par l’Angleterre en 1807, puis en France en 1848 par l’action de Victor Schœlcher. Elle a été pratiquée depuis la côte occidentale de l’Afrique vers le Cap Vert et vers l’Amérique. Les 100 millions d’esclaves semblent une estimation trop large, mais il est certain que cette traite a été très soutenue.

Ce n’était pas la première traite d’esclaves pour des raisons économiques (coton ou canne à sucre) car les mines d’alun ou celles de sel des Sebkhas sahariennes, comme les rizières de l’Euphrate avaient déjà usé de cet argument de main-d’œuvre gratuite ou bon marché pour des travaux très pénibles.

Cette traite est la plus connue. Aussi, je ne veux pas développer sa description. Je me contenterai l’essai de réglementation faite au XVIII siècle par le Code Noir, que Voltaire approuva en son temps. Elle a fait la fortune des armateurs de Nantes, de Bordeaux et de Rochefort, mais aussi portugais et de marchands divers installés sur les marchés africains d’approvisionnement.

Il se chuchote même que des marchands américains y participèrent également. Il semblerait même que les captures d’esclaves et leur vente ait été le fait de noirs eux-mêmes. Mais, attention, cela n’est pas correct de le dire !…

Aujourd’hui ?

Si l’esclavage est interdit par les Conventions Internationales, il existe toujours. Il suffit de lire les journaux. Au Pérou, l’on estime à 150 000 le nombre d’enfants entre 8 et 14 ans domestiques. Les enfants achetés à leurs parents dans tel pays africain pour être vendus à des familles d’un pays voisin dépassent le cas du travail des enfants et rejoint celui de l’esclavage. Cette pratique existe en Haïti et est loin de disparaître en Afrique du Sud.

La traite dite des blanches slaves de Roumanie, Bulgarie, Albanie et autres pays de l’Est vers chez nous, se fait avec des moyens d’une douceur particulière. Confiscation des passeports et travail sous la menace, mauvais traitements, pas de salaire… II n’y a pas que des diplomates de certains pays pour le pratiquer en se fournissant des domestiques corvéables gratuits !…

Notons que, puisque l’esclavage est aboli en France, sa répression n’est pas prévue par le Code Pénal et ce n’est donc qu’à partir d’autres infractions qu’il peut être réprimé.

Conclusion ?

L’esclavage est privation de liberté, mais aussi réduction d’un être humain à un état d’infériorité proche de l’animal. Le maître se considère apte à exploiter son esclave, sans limite, sans se préoccuper de la santé de son objet, sa propriété. Mauvais traitements, mauvaise nourriture, mépris accompagnant cet état.

Si à certaines périodes, il y a eu des esclaves de luxe, en livrées, qui pouvaient parvenir à des fonctions élevées, cela n’est plus qu’un souvenir et ne doit pas occulter la réelle condition des esclaves dans tous les temps.

Ce survol n’a pas pour objet de banaliser l’esclavage. Mon objectif est de ne pas voir condamner qu’un seul esclavage, celui qui est politiquement correct de condamner, en oubliant tous les autres, y compris celui qui persiste et dont nous entendons parler périodiquement par les journaux.

Savoir qu’il est ancien et qu’il a existé aussi en Asie, En Inde, en Chine, ne veut pas dire l’approuver mais être réaliste et se rendre compte que la forme présente à chaque époque a semblé correcte aux contemporains.

Veillons à ne pas considérer les formes actuelles comme différentes et donc tolérables par des comparaisons fallacieuses et des degrés arbitraires.

La dignité humaine fait partie de notre humanisme. Combattons l’esclavage et refusons les codifications qui nous feraient honte dans l’avenir. On ne peut pas prétendre qu’on ne savait pas même si peu de livres d’histoire en parlent.

Raymond BELTRAN
Le 07 janvier 2005

J’ai beaucoup appris de l’essai sur « les Traites négrières » d’Oliveir Pétré-Grenouilleau publié en 2004 par Ed. Gallimard
et par « l’esclavage en terre d’Islam » de Malek Chebel publié par les Ed. Fayard.
En tappant esclavage sur mon site en mot clé d’autres articles sur ce sujet sont lisibles.