Républicains et Laiques Audois

lundi

27

février 2017

Les juifs du Midi au temps des cathares

Ecrit par , Posté dans Non classé

C’est un peu par provocation que j’ai choisi ce titre pour cette causerie. Elle sera sans prétention car je ne suis pas un historien professionnel, ni un historien amateur. Je suis simplement un homme libre, amateur d’histoire. Je dis bien d’histoire, non histoires (au pluriel). Je m’intéresse particulièrement à l’histoire que l’on oublie, que l’on préfère oublier.

Dans les années 80, un certain Claude Marti chantait pourquoi on ne m’a pas appris le nom de mon pays, la langue de mon pays, et j’ai retenu de cette chanson quoiqu’il ne l’ait pas dit : pourquoi on ne m’a pas appris l’histoire de mon pays ?

Bien sûr que l’Aude est un « pays cathare », ce qui a été considéré comme une belle réussite de marketing, et l’on dispute à Albi d’avoir été victimes de la croisade des albigeois. Peu ignorent qu’il y a eu des bonshommes que l’on a appelé ensuite « cathares » et que la religion hérétique a été appelée depuis le catharisme. Peu ignorent la croisade qu’un pape Innocent décréta contre ces hérétiques, ce qui permit au roi Louis IX de récupérer des territoires vassaux mais qui étaient aussi vassaux du roi d’Aragon, et d’avoir ainsi, plus tard, accès directement à la Méditerranée pour son royaume.

Mais les cathares et le catharisme représentent à peu près un siècle et demi de l’histoire locale. Avant cela ?… Les wisigoths, en dehors du Mont Alaric et de certains noms de famille qui restent encore, n’ont pas laissé de traces dans la culture audoise, même s’il y a certains spécialistes qui tentent de rappeler leur existence. Ces sarrasins que, malgré la marche de Barcelone, instaurée par Charlemagne pour les contenir… sont-ils arrivés à Poitiers ?… Si leur défaite à Poitiers est contestée par certains, notamment par les historiens arabes, il est certain qu’ils passèrent par ici et… c’est étonnant qu’il y ait si peu de traces en dehors de certains noms et de certains lieux. Et, pourtant ils sont bien passés chez nous !

On sait, mais peu, qu’un roi de France a expulsé les juifs de son royaume. Donc on peut penser qu’il y a eu des juifs en France. Mais que cela est flou !… Cela est rendu encore plus flou par le fait que l’antisémitisme des chrétiens a contribué à effacer et à ignorer les faits historiques. Récemment, l’antijudaïsme que le conflit israélo-palestinien a réveillé chez les musulmans a encore ajouté à cet effacement de mémoire.

Dans la proximité locale, je relève un lieu-dit « la Bade du Goy », situé entre Villemoustaussou et Villegailhenc. Un goy, est le terme employé pour désigner un non juif dans certaines communautés juives. Cela voudrait dire que dans les environs il y avait des juifs qui désignaient ainsi le propriétaire d’un endroit qui n’appartenait pas à des juifs.

Il y a quelques années un film de Youssef Chahine, cinéaste égyptien, avait vu son début tourné dans la Cité de Carcassonne, sous les remparts. La version française s’appelait, si j’ai bonne mémoire, « Le Destin ». Il mettait en scène des cathares que l’on brûlait dans des bûchers publics et qui, victimes de l’intolérance, étaient contraints à l’exil, abandonnant toutes leurs affaires et arrivant enfin à Cordoue où ils découvraient enfin la tolérance. C’était l’époque où Cordoue rayonnait dans la culture arabe.

C’était l’époque où Averroès et ses disciples faisaient découvrir les philosophes classiques, et les traduisaient du grec et du latin en arabe. Ils les étudiaient, les commentaient et en faisaient des copies qui enrichiront plus tard les bibliothèques des futures universités et qui aboutiront à une Renaissance que ce Moyen Âge souterrain mais brillant avait ainsi préparé.

Youssef Chahine faisait remarquer que ce bel âge de tolérance, de créativité et de connaissance se termina rapidement, qu’Averroès dût partir clandestinement de Cordoue pour éviter de périr lui-même sur un bûcher, les intolérants ayant gagné la partie. Il mourût au Maroc, à Marrakech, en 1198, quelques années avant la croisade des albigeois. Les œuvres d’Averroès furent brûlées publiquement et il ne survécut que les copies, heureusement assez nombreuses, que firent les disciples et qui ont fait que nous avons pu en avoir connaissance par la suite.

Je dis de mémoire. J’espère ne pas avoir trahi la trame de ce beau film qui était un chant à la tolérance. Mais je dois dire que j’ai alors compris que Youssef Chahine, égyptien, ne pouvait pas dire qu’il s’était inspiré de l’expulsion des juifs, en dehors de toute question de chronologie historique. Cordoue n’a pas accueilli des cathares, mais elle a été en son temps un creuset de juifs, de chrétiens et de musulmans. Un égyptien de notre époque ne pouvant pas faire allusion à des juifs, les cathares servirent de leurre à leur place. Par ailleurs si Averroès, musulman, était mis en évidence, rien ne rappelait dans ce film Maïmonide, le juif, qui vécut là un épisode important de la médecine au Moyen Âge qui, nous le réaffirmerons plus tard, a été pour quelque chose dans la création de la Faculté de Médecine de Montpellier.

Après cette diversion cinématographique, qui n’en était pas une, pour l’exposé qui est dans mon propos d’aujourd’hui, j’aimerais faire un détour par la littérature. Je ne résiste pas au plaisir de citer Robert Merle qui a écrit entre 1977 et 1993 une saga en neuf volumes servant de chronique à une famille protestante du Périgord. C’est écrit dans une langue délicieuse farcie de mots du XVIe siècle. Les pérégrinations du sieur Sieurac racontent la vie en province, dans le Midi et à la Cour de France dans la deuxième partie du XVIe siècle.

Dans le deuxième tome, « En nos vertes années » publié en 1979, Robert Merle raconte le voyage du Périgord vers Montpellier où le jeune M. de Sieurac va à Montpellier pour faire ses études de médecine. C’est l’occasion de raconter les diverses difficultés d’un tel voyage à l’époque et le picaresque de certaines situations dans les auberges fréquentées par les voyageurs ainsi que les épines des rapports entre catholiques et protestants de cette époque. C’est aussi une évocation de l’importance des médecins juifs dans la création de cette École de Médecine. Une conversation entre un apothicaire marrane est un protestant évoque l’interdiction des dissections qui empêchaient les médecins chrétiens de bien connaître l’anatomie.

Le Pape Boniface VIII permit en 1300 l’usage de la dissection seulement à certains médecins de Rome et de Bologne, mais elle demeura interdite en dehors d’une certaine clandestinité et les médecins de l’époque en savaient peu. Les médecins juifs et ensuite les protestants la pratiquaient clandestinement, l’Amphithéâtre anatomique de Montpellier ne fut créé qu’en 1556 par des protestants. Les juifs avaient alors déjà été expulsés du Midi ou convertis de force. J’y reviendrai plus tard.

Je cite Robert Merle dans un dialogue avec l’apothicaire marrane Me Sanche « Ces marranes introduisirent céans la médecine arabe sans laquelle notre Collège Royal ne serait pas aujourd’hui ce qui fut. »

Je rappelle que l’Édit de Nantes de Henri IV a existé de 1598 jusqu’à 1685, quand Louis XIV l’abrogea, ce qui permit les dragonnades contre les protestants, qui durent alors se réfugier dans le « désert » c’est-à-dire la forêt des Cévennes et dont une partie émigra ailleurs pour échapper à ces persécutions. Cela fait aussi partie de notre histoire locale. Martin Luther exposa ses 95 thèses en 1517, qui furent à l’origine du protestantisme.

Malgré les libertés créatives prises par Youssef Chahine et par Robert Merle cela nous permet d’évoquer cette présence juive que l’histoire officielle oublie maintenant. Je ne veux pas faire ici œuvre d’historien. J’aurais souhaité avoir pu faire cet exposé par un spécialiste. Il y a quelques années j’avais proposé aux Archives Départementales de l’Aude de programmer un colloque sur cette question. Il me fut répondu que l’on ne pouvait pas le faire dans un temps proche en raison de la charge de travail déjà programmée et en cours. J’avais alors pris contact avec un centre du CNRS spécialisé qui existe à Montpellier et dont j’avais suivi en auditeur libre un Colloque sur l’expulsion de juifs à l’occasion des 700 ans de celle-ci. Ce colloque se tenant dans l’ancienne synagogue de Montpellier, dans laquelle existe encore le bassin pour les purifications rituelles. N’ayant pas pu trouver le moyen de faire l’organisation de cette étude sur place, à défaut,  j’ai cherché à travers des ouvrages et cela me permet de faire aujourd’hui, au moins, œuvre de vulgarisation.

Roland Goestchel dans son livre sur la kabbale publié dans les presses universitaires de France, remarque que la rencontre de la philosophie arabe, ramenant les textes grecs et latins à la surface, confronta la mystique juive à ces textes. C’est probablement une raison de l’apparition de ce courant ésotérique qui s’est développé entre 1150 et 1492, et j’en parle parce qu’il est apparu brusquement en Provence et qu’il s’est développé parmi les kabbalistes du Languedoc et en Espagne à Gérone. Cela prouve que des contacts existaient entre les juifs du Royaume d’Aragon et ceux du Languedoc entre la culture arabe et la culture juive. Je mentionnerai parmi ces kabbalistes Abraham ben Isaac président du tribunal de Narbonne, mort en 1180. Et c’est l’occasion de souligner la forte implantation culturelle à Narbonne et à Lunel des communautés juives de cette époque avant leur expulsion du royaume par Philippe le Bel il y a plus de 700 ans.

Si nous sortons de notre département, les éditions Mare Nostrum de Perpignan ont publié en 1992 une réédition du livre de Pierre Vidal concernant « Les juifs des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne », dont la première édition datait de 1887. Il précise que les juifs étaient établis à Narbonne dès la fin du cinquième siècle d’où ils se répandirent dans les autres villes de la province Narbonnaise.

Sauf entre 1462 et 1492 où la Cerdagne et le Roussillon avaient été donnés en gage à la France de Louis XI par Joan II en échange d’une aide militaire, ces comtés relevaient du royaume d’Aragon. Les comtes de Toulouse été vassaux du roi d’Aragon au début du XIIIe siècle. Jacques Ier était fils de Pierre II d’Aragon, tué dans la bataille de Muret le 12 septembre 1213. L’armée aragonaise venue à la rescousse du comte de Toulouse fut battue par les croisés de Simon de Montfort. Jacques Ier était aussi fils de Marie de Montpellier.

Ce Jacques Ier, le Conquérant, fixa les juifs de Perpignan dans un quartier extérieur à la ville, la « call », et il fixa aussi les règles de vie des juifs leur imposant un fonctionnement dans « l’aljama » qui groupait leur communauté. « La charte de Jacques Ier datée du 11 de calendes de janvier 1228 défend aux juifs l’exercice de toute fonction publique et leur interdit d’avoir des chrétiens à leur service dans la maison. »

Des interdictions de ce type on n’en trouve un peu partout. C’est une des raisons qui permet de comprendre comment le commerce et l’usure sont devenus la ressource principale que les juifs ont développée. Il y ne s’agit pas d’atavisme mais d’accommodements avec les interdictions qui leur faisaient les chrétiens, réfractaires à l’argent. De ce fait les juifs sont devenus nécessaires, tout en étant tenus à l’écart et malgré les mesures prises contre eux en matière de circulation. Leurs contacts avec les chrétiens ont été fluctuants mais ils ont existé car il était nécessaire pour les chrétiens de passer par des intermédiaires juifs pour certaines activités.

Les juifs relevaient du roi et si l’Inquisition a existé depuis au moins 1233, quand le pape Grégoire IX la confia aux dominicains, elle n’avait pas de pouvoir sur les juifs. Sauf s’ils étaient convertis, car l’inquisition ne s’appliquait qu’aux hérésies des chrétiens et les marranes étés considérés comme chrétiens, que leurs conversions aient été volontaires ou forcées.

L’expulsion des juifs de Perpignan et du royaume de d’Aragon ne fut décidée qu’en mars de 1492 par le roi Ferdinand, époux d’Isabelle, les Rois Catholiques, qui voulurent faire de leur royaume unifié un exemple de royaume purifié, dans lequel il Inquisition devint l’outil de la « limpieza de sangre. » Je note que l’expulsion des juifs du Midi avait eu lieu en 1306, presque deux siècles auparavant.

En 1913 fut publiée à Berlin une étude dont la traduction a été publiée par la région autonome d’Aragon récemment sous les titres « Historia de los judios en la Corona de Aragon (s.XIII y XIV) ». Vous voyez que la documentation ne manque pas si on sort de l’Aude.

Je vais cependant m’appuyer plus précisément sur les trois ouvrages qui ont fortement inspiré ce texte : « Les juifs du Midi » par Danièle et Carol Iancou (1995 ed. A Barthélemy. Avignon) ainsi que « Juifs et néophytes en Provence–1469–1525 » par Danièle Iancou-Agou (2001 Peeters Paris-Louvain) et « Être juif en Provence au temps du roi René » par Danièle Iancou (ed. Albin-Michel.1998).

Les juifs du Languedoc. D’où viennent-ils ? Que faisaient-ils en Languedoc ? Comment vivaient-ils ? Comment étaient-ils traités par les « chrétiens » ? Quelles expulsions ont-ils subies ? Quelle tolérance ont-ils rencontrée à leur égard ? Comment ont-ils survécu jusqu’à la Révolution ?

D’où viennent-ils ?

Des migrations importantes ont eu lieu en Méditerranée dès l’Antiquité. On prétend que des juifs ont suivi les phéniciens avec Didon lors de la fondation de Carthage, huit siècles avant notre ère. Une très ancienne colonie s’est installée à Djerba. Des berbères se seraient convertis au judaïsme selon des traditions orales des juifs d’AFN, corroborées par des traces écrites de disputes de prosélytisme avec les chrétiens au I et II siècles. Une très vieille souche a existé en Afrique du Nord à laquelle se sont mêlées, même si cela a été avec difficulté, celles provenant d’apports ultérieurs d’Espagne et d’ailleurs.

L’Empire romain a facilité les migrations et Rome, comme les autres possessions romaines les ont attirés, bien avant la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Rappelons que Paul était citoyen romain et que Pierre est venu à Rome, selon la tradition chrétienne.

Comme nous l’avons dit déjà, à Narbonne, dès le VIème siècle il semble qu’une colonie juive ait été active. Des traces archéologiques et épigraphiques existent, et des témoignages littéraires, autant chrétiens que juifs, comme quoi des juifs étaient installés dans le Midi provençal dès le premier siècle avant JC.

Au VIème siècle seraient venus des juifs de Tolède et au XIIème siècle le Languedoc accueillit les juifs espagnols fuyant les invasions almohades. Une partie d’entre eux partirent en Égypte (Maïmonide et sa famille), d’autres en Afrique du Nord. Narbonne et Lunel furent aussi des villes d’accueil pour eux. Ils apportèrent un savoir ibérique d’expression arabe. Au XIVè persistait encore chez les juifs lettrés du Comté de Provence et du Comté Venaissin cette connaissance de l’arabe.

Au XIIIè siècle, les juifs anglais, expulsés d’Angleterre le 18 juillet 1290 par Edouard I, vinrent dans le Midi. Une lettre de Philippe le Bel enjoignit au Sénéchal de Carcassonne de ne pas les recevoir, ce qui explique qu’ils aient été refoulés vers la Provence, où ils furent relativement nombreux autour de Manosque. Il faut rappeler que la Provence n’a été dans la couronne de France qu’à partir de  1481 et que l’Aquitaine a été anglaise de 1154 à 1453.

Après l’expulsion des juifs du royaume de France en 1322, ceux de langue d’oïl eurent du mal à s’installer dans le Midi, car leurs coreligionnaires les accueillirent comme des intrus, eux-mêmes se trouvant alors en situation instable. D’autres vagues ont suivi, avec les catalans expulsés en 1391 et finalement les espagnols après 1492. Ces derniers allèrent aussi vers Bordeaux, passage vers la Hollande, qui servit encore de passage vers l’Italie (Livourne) et l’Empire Ottoman.

Le Midi a été une terre de transit avant l’expulsion. Du Languedoc ils passèrent en Provence, puis dans les États du Pape. Ces États qui résultent de la remise du Comté Venaissin au Pape par Philippe le Hardi en 1274 et de l’achat d’Avignon par le Pape en 1348.

Car les juifs furent bannis du Languedoc en 1306 par Philippe le Bel, avec confiscation de leurs biens. Ils allèrent alors en Aragon, en Catalogne, à Perpignan, à Majorque. Mais ils furent autorisés à revenir plusieurs fois, retours filtrés à prix d’argent, avec rachat de lieux de culte ou cimetières, comme c’est le cas à Montpellier en 1319. Mais ce fut pour être à nouveau expulsés en 1322. Leur expulsion ne devint définitive qu’en 1394.

Les premières expulsions de juifs par des rois chrétiens datent, en France, de Philippe Auguste en 1182 et de 1290 en Angleterre par Edouard I, Ces deux mesures ne s’appliquairent pas en Languedoc, hors des domaines royaux Anglais et Français alors.

Comment vivaient-ils ?

Comme toutes les communautés minoritaires, les juifs ont eu tendance à se regrouper dans les villes où ils résidaient. D’autant qu’ils étaient différents des autres par leur religion, par leurs pratiques, par leur culture et par leur tendance à l’endogamie. Mais jusqu’au XIIIème siècle il n’y a pas eu de relégation dans un quartier clos. À partir de là une vraie ségrégation commença. Dès 1276 un édit interdit aux juifs d’habiter dans les petites localités. Le premier ghetto ainsi désigné le fut à Venise et ce nom italien est devenu générique ensuite.

Le IVème Concile de Latran en 1215 avait décidé l’isolement des juifs dans la ville et des signes vestimentaires permettant de les distinguer au milieu des autres habitants, avec l’interdiction des unions entre chrétiens et juifs, l’interdiction de paraître publiquement pendant certains fêtes chrétiennes, particulièrement à Pâques. Ils devaient avoir des débits de viandes séparés, des puits distincts pour l’alimentation en eau et interdiction était faite aux chrétiens de recourir à des médecins juifs.

La première imposition d’une marque distinctive de costume remonte au VIIIème siècle : le calife Omar II (717-720) et Hassan Rachid (807), astreignirent les infidèles au port d’une pièce sur le vêtement, jaune pour les juifs et bleue pour les chrétiens.

La roue ou rouelle jaunes était imposée aux filles juives à partir de 12 ans et aux garçons à partir de 14 ans. Le chapeau jaune fut décidé par le Concile de Vienne en 1267.

Il n’y eut de ghetto au sens moderne qu’à partir de 1555, date à laquelle le Pape Paul IV enferma les juifs de Rome dans un quartier  spécial. Dans le Midi ce furent des rues spéciales des « carrieros », des « calls », ouvertes au début, mais de plus en plus réglementées et, enfin, fermées la nuit, isolant les juifs des autres habitants.

L’organisation de la vie des carriéros fut laissée à des syndics (baylons) de la communauté, qui distribuaient les impôts et taxes à récolter entre les familles et qui étaient responsables de leur versement collectif. Le bénéfice de la taille de ces contribuables était très disputé entre le pouvoir public et les évêques. Ils se partageaient parfois ces contribuables par quartiers, comme ce fut le cas à Narbonne.

Les vexations étaient monnaie courante. A Béziers, la lapidation des juifs pendant la Semaine Sainte ne fut abrogée que par le vicomte Raymond de Trencavel en 1160. Mais l’évêque ne fit remise de cet usage que moyennant le versement d’un rachat de 200 sous melgoriens et d’un cens annuel de 4 livres. A Avignon, les juifs qui étaient attrapés par les étudiants pendant le carnaval devaient payer un droit de barbe pour ne pas se voir coupée leur barbe. Ailleurs c’étaient les gifles qui pouvaient prendre le caractère d’un lynchage pour certaines fêtes. Tout était sujet à rachat et paiement de taxes pour y échapper.

Le nombre de juifs a été estimé selon les époques à plusieurs dizaines de milliers, mais il n’y a pas de recensement fiable. Au XIIème siècle, Benjamin de Tudèle recensait 300 familles à Narbonne. En 1305, il y avait 184 chefs de famille dans cette ville, soit 825 personnes dans la grande juiverie et 250 dans le faubourg de Belvèze. A ce moment-là ils étaient entre 500 et 1 000 à Montpellier. A cette date, ils étaient seulement 102 à Carcassonne sur un total de 12 000 habitants.

De quoi vivent-ils ?

Selon les époques, les interdictions ont été plus ou moins rigoureuses. Leurs déplacements étaient souvent soumis à autorisation. L’essentiel de leur activité a été le négoce des grains, du vin et de la viande, avec celui des textiles. Ils ne pouvaient exercer que les professions qui leur étaient autorisées, et la pratique de l’argent était considérée vile pour les chrétiens comme pour les musulmans, d’ailleurs.

Il y a eu une période où le prêt d’argent a été important : ils ont été des banquiers qui prêtaient, selon un recensement fait dans certaines archives notariales, pour 50 % à des cultivateurs, pour 25 % à des artisans, pour 7,5 % à des commerçants, pour 5 % au clergé et pour 2,5 % à la noblesse. Au XIIIème siècle, toutes les classes de la société avaient recours au prêt juif. À ce moment 80 % des juifs de Perpignan étaient prêteurs. Les bénéfices qu’ils recueillaient de ce crédit étaient réinvestis par eux dans le commerce de détail.

Les juifs du Pape

En Provence, venus du Languedoc au XIVème siècle, les juifs y vécurent jusqu’au début du XVIème siècle, après le rattachement à la France du Languedoc en 1481. Ils se réfugièrent ensuite dans les 4 villes du Pape : Les « Arba Khehilot », soit Carpentras, Cavaillon, L’Isle sur Sorgue et Avignon. Ils y furent tolérés dans  des carriéros closes jusqu’à la Révolution et l’Empire qui leur donnèrent la citoyenneté pour la première fois depuis l’époque des romains.

La politique du Pape était faite autant de tolérance que de ségrégation. Les juifs devaient perdurer en tant que témoins d’un peuple déicide et d’une époque, de façon à servir de témoin de la révélation chrétienne. Mais la tradition anti judaïque chrétienne est ancienne. Déjà au IVè siècle, St. Augustin avait écrit dans son « Tractatus adversus judaeos » que « les juifs étaient nés pour servir d’esclaves aux chrétiens ».

Les juifs et la pratique de l’art médical

Malgré le concile de Béziers en 1246, qui interdit aux chrétiens de se faire soigner par des juifs, sous peine d’excommunication, « car il vaut mieux mourir que devoir sa vie à un juif », les juifs pratiquèrent la médecine et furent des médecins réputés. Pourtant, les conciles d’Albi en 1254 et de Vienne en 1257 confirmèrent cette interdiction. Les statuts de Carcassonne en 1272 et de Nîmes en 1284 interdirent aux chrétiens d’accepter toute médication juive. Mais il eût des accommodements malgré ces interdictions et des abbés avec l’ensemble des moines de leur couvent furent soignés par des médecins juifs.

Le Seigneur de Montpellier Guilhem VIII, leur donna l’autorisation d’ouvrir une École de Médecine à Montpellier en 1181. Ce fut l’ancêtre de la future Faculté de Médecine, la première en France, rendue célèbre ensuite par la présence de Rabelais parmi ses étudiants au début du XVIème siècle. Toute la science antique et arabe s’y trouva propagée, en grande partie par des médecins juifs traducteurs. Parmi eux, deux descendants de la lignée des juifs andalous réfugiés à Lunel :

– Moïse Ibn Tibbon (seconde moitié du XIIIè siècle), qui traduisit de l’arabe en hébreu une demi-douzaine d’ouvrages de médecine, dont Maïmonide, Al Razi, Avicenne.

– Jacob Ibn Makhir (Profacius), qui traduisait de l’hébreu en latin des études médicales.

Cet enseignement dura jusqu’à la fin du XIVème siècle. Pourtant, « L’histoire des Universités », de la collection « Que sais-je ? » ne mentionne pas l’existence de cette École parmi les premières Universités européennes, dont Paris, Bologne, Orléans, etc.

Attestent de la tradition de l’enseignement et de l’intérêt pour les études médicales les listes de livres manuscrits, arabes, hébreux et latins que l’on trouve dans les actes notariaux décrivant la dot des mariées ou les successions décrites dans les testaments. Il faut noter l’alphabétisation très forte dans les familles juives, qui fréquentaient les écoles talmudiques.

Le début du XVIe siècle est caractérisé par la conversion forcée des juifs, suite à des menaces mais aussi à des enlèvements et à l’emploi de la force pour l’obtenir. Danièle Iancu décrit quelques exemples de ces conversions et elle montre les transformations de nom que cela a entraîné. Elle signale que, les noms laïques hébraïques étant abandonnés pour les noms chrétiens nouveaux, ce fut souvent le nom d’un saint qui fut choisi. Son livre contient une multitude d’exemples avec une « généalogie » précise qu’elle a compilée. Elle remarque également qu’à partir de ces conversions le nombre de médecins juifs s’éteint assez rapidement. Je suppose que c’était une manière de rompre avec ce qui pouvait les faire devenir suspects de garder une pratique religieuse antérieure.

Beaucoup de noms qui nous sont familiers aujourd’hui nous viennent de cette culture juive et peut-être d’une ascendance ignorée. Parmi les juifs d’Aragon on trouve ainsi, avant conversion, des Bonnafos et des Vidal. À Perpignan au XIIe siècle on trouve un médecin nommé Baro… des  convertis en Provence s’abritaient sous la protection du roi René « d’Anjou ». C’est ainsi que les d’Anjou, ou Anjou, sont fréquents. L’ouvrage de Danielle Iancu donne des exemples intéressants et très documentés.

Quelques remarques pour terminer

Je n’ai pas trouvé des traces de rapports entre juifs et cathares. Rien ne permet d’affirmer que l’attitude des cathares à leur égard ait été différente de celle des autres chrétiens du Languedoc. Il y eu un « apartheid » de fait et, après, de droit. Il est certain que des pratiques vexatoires à leur égard existaient à Béziers au milieu du XIIe siècle, avant le début de la croisade contre les Albigeois.

Le mépris des juifs fait partie de la tradition chrétienne dès l’installation de l’Église officielle. C’était, en dehors des accusations de peuple déicide, un moyen de rompre avec les enseignements talmudiques et de rompre le cordon ombilical avec l’avant christianisme. N‘oublions pas que les premiers chrétiens furent des juifs.

D’autre part, il ne faut pas tomber dans l’anachronisme. Les droits de l’Homme et du Citoyen ne datent que de la Révolution de 1789. Au XIIe siècle nous sommes encore dans la féodalité. Il y avait des sujets du Seigneur, taillables et corvéables selon le bon vouloir de celui-ci sans autre limite que leurs capacités de révolte. Il y avait une société très hiérarchisée, avec des rapports de vassal à suzerain qui se répercutaient à tous les échelons sociaux. Tout privilège s’achetait et l’on appartenait à une corporation, à une classe sociale dont on ne sortait pas facilement.

Les communautés juives, pratiquant des commerces riches étaient très jalousées. Elles étaient une source de revenus très appréciée et très disputée par les autorités tant religieuses que civiles. C’étaient des communautés vassales, tolérées, mais qui devaient faire acte de soumission régulièrement et dont on ne tolérait pas le moindre écart aux règles qui leur étaient imposées. Cette situation perdure dans les pays musulmans où elles existent encore de nos jours, avec le « dhimmi » ou impôt dû par les infidèles.

Je n’ai donc pas traité des rapports entre juifs et cathares, car tel n’était pas mon propos. J’ai voulu seulement m’insurger qu’une communauté aussi importante, ayant eu un rôle culturel si important et, notamment, par rapport à la pratique et à l’enseignement de la médecine, ait été ignorée si complètement. Quand on s’intéresse à l’histoire locale et qu’on revendique qu’elle soit enseignée aux jeunes du pays, il n’est pas possible de la limiter à l’épisode cathare, qui se déroule sur un peu plus d’un siècle, si important soit-il, et qui a oblitéré tout le reste, la grandeur de la Septimanie romaine exceptée.

Raymond Beltran                                                  Carcassonne, le 27 février 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE utilisée :

 

 

* Les Juifs du Midi par Danièle et Carol IANCU, professeurs à l’Université de Montpellier                                        Ed. Barthélemy. Avignon

* Juifs et Néophytes en Provence (1469-1525) par Danièle Iancu-Agou

Ed. Peeters Paris-Louvain

* Être juif en Provence au temps du Roi René par Danièle Iancu

Ed. Albin Michel

* Les juifs des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne par P. Vidal.                                                       Mare Nostrum à Perpignan

* Historia de los judios en la Corona de Aragon (S XIII y XIV) par Fritz  (Yitzhak) Baer.                                                Traduit de l’allemand.            Diputación General de Aragon

* La Kabbale par Roland Goestchel

Ed. PUF

* En nos vertes années par Robert Merle (1979) Ed. Plon,

Volume II d’une saga se situant au XVIè siècle, qui raconte la traversée du Languedoc, d’un jeune étudiant huguenot venant du Périgord et allant faire des études de Médecine à Montpellier. Ambiance de ces études à Montpellier.