Républicains et Laiques Audois

vendredi

8

mars 2013

Le Liban et le multiculturalisme

Ecrit par , Posté dans Non classé

Je me suis intéressé au Liban étant étudiant, découvrant alors par des étudiants libanais les particularismes de ce pays. Je crus alors aux vertus du multiculturalisme et à la coexistence entre religions et entre communautés.

Il est vrai que, tant que l’on ne connaît pas les choses en profondeur, on se laisse prendre au folklore et aux discours optimistes pour touristes propagés par les nationaux intéressés à faire croire que tout va bien. Tant qu’il n’y a pas de crise entre les uns et les autres tout est parfait dans le meilleur des mondes. C’est que les protagonistes souhaitent ignorer les facteurs d’opposition potentiels pour ne pas envenimer les relations entre eux. Il leur faut cacher ainsi les murs culturels, religieux et ethniques qui séparent et donner, comme une incantation, l’image d’équilibre parfait de leur société.

Ceux qui se contentent de ce qui est dit par les intéressés, vivant dans un pays étranger, ne voient pas toujours que ceux-ci valorisent leur pays et ils se contentent de cette image parfaite qui leur est délivrée.

Seule fracture apparente alors pour mes yeux attirés par la bonne entente qui régnait entre Libanais d’origine diverse, la manière dont je les voyais se défendre face à l’intromission dans leur groupe des étudiants syriens. Je compris alors sans peine, même si je ne m’apercevais pas du reste, que les Syriens n’avaient jamais accepté que le Liban ne fasse plus partie de la « Grande Syrie ».

Pour les Syriens, l’indépendance du Liban, qui n’était pour eux qu’une province syrienne, leur était insupportable. La richesse des Libanais et leur commerce très largement internationalisé, leur solidarité dans l’émigration et leur influence partout bien plus large que la leur, cela était objet de leur envie.

Cette expérience personnelle date maintenant de décennies, juste dans les années d’après-guerre, mais elle m’a permis de comprendre en raison de l’intérêt que j’ai conservé pour eux, les arcanes des alliances entre les « nations » libanaises et la Syrie, ainsi que les retournements d’alliances au gré des circonstances et l’ingérence permanente de la Syrie dans les affaires intérieures du Liban.

Les « nations » libanaises ont su utiliser « l’amitié » syrienne contre les autres factions et les affrontements interethniques (interreligieux) du Liban ont été mis à profit par la Syrie qui s’est imposée jusqu’à obtenir pendant des années un mandat de la Ligue Arabe pour que ses armées occupent le pays afin de séparer les contingents opposés. Son influence s’est faite alors sentir plus lourdement partout y compris avec des attentats et des règlements de compte internes, de notoriété publique suscités par elle, et restés impunis.

Bien entendu qu’il y a eu aussi le conflit avec Israël et ses conséquences déstabilisatrices dans la région. Bien entendu que les camps palestiniens avec les milices armées étrangères ne favorisaient pas l’autonomie du gouvernement libanais, indépendant et souverain seulement en principe. Bien entendu que, dans ce conflit, Israël a su utiliser et manipuler les fractions libanaises. La Syrie comme Israël ont tiré souvent les cartes en sous-main et favorisé les options déstabilisatrices pour le Liban. Mais il ne faut pas se contenter de considérer les seuls facteurs idéologiques qui permettent une explication cohérente des évènements constatés, conforme à la vision qu’on veut retenir.

Il y a eu le Pacte National des années 21-23 du dernier siècle, répartissant les pouvoirs entre les différentes « nations ». Il s’est agi, dans les dépouilles de l’Empire ottoman de faire émerger des royaumes et partager l’influence anglaise, prépondérante grâce à la personnalité de Lawrence d’Arabie. Le Liban, ce territoire de vielle influence française réduit à une montagne et des plaines que les Français avaient fréquentées dès les croisades et dont Amin Maalouf a su si bien rappeler les liens avec la France. Le pacte national a été renouvelé en 1945 avec peu de changements, en sortant de la guerre.

Il existait une « protection » séculaire des chrétiens du Liban par la France. Il en reste des traces encore dans les messes du dimanche où les officiels français sont encore encensés par les officiants du clergé maronite.

Toutes les théories multiconfessionnelles se trouvent vite en défaut face aux réalités de la coexistence. Le Pacte National a été vite dépassé par une natalité plus importante dans les secteurs musulmans que dans les autres, ce qui remettait en cause la démocratie numérique puisque une majorité de musulmans devaient être présidés par une minorité de chrétiens.

Mais, parmi les musulmans eux-mêmes, les sunnites devenaient minoritaires par rapport aux chiites de la Bekaa. Le Hezbollah, soutenu financièrement par l’Iran et profitant de la surenchère vis-à-vis d’Israël, devenait peu à peu incontournable dans la politique intérieure du Liban par sa puissance militaire supérieure à l’armée libanaise et aussi par son rôle humanitaire grâce aux subsides iraniens.

Il est classique de citer le nombre de groupes ethniques qui composent le kaléidoscope libanais. Je crois qu’il ne faut pas oublier cette donnée : 18 communautés, religieuses ou autres. Sans insister outre mesure sur ceci je ne peux pas oublier ce facteur de division supplémentaire et séculaire, car ces communautés sont fermées, même s’il existe des relations amicales entre ses membres en temps de paix.

Les communautés religieuses ont structuré le Liban de tout temps. Elles occupent géographiquement le pays avec progressivement quelques sites partagés, surtout en ville, dans des quartiers voisins mais cependant séparés. Il y a des maronites et des grecs orthodoxes, des grecs catholiques des musulmans chiites et des musulmans sunnites, des druzes, etc., qui ont dû accepter les camps palestiniens sur leur territoire. Et dans ces communautés il existe encore des divisions supplémentaires de clans familiaux de type féodal, principalement chez les druzes et les maronites.

15 ans de guerres intestines intercommunautaires depuis 1975 ont vu ces groupes s’allier et s’affronter entre eux, s’allier à la Syrie ou s’y opposer selon les opportunités tactiques et les intérêts immédiats. Au pays du Cèdre, survivre est essentiel !…

Quand on se souvient de Beyrouth après la guerre civile et maintenant, on ne peut qu’être confondu et admiratif des capacités de ce peuple à vivre, à se reconstruire et à surmonter les crises et les affrontements sans pitié qu’il a vécu.

Sans remonter jusqu’au déluge, pourtant, ces affrontements n’ont pas commencé en 1975. Sous la chape de plomb de l’Empire ottoman, dans les années 1860 ils étaient déjà courants, comme quoi il n’était nullement nécessaire des manipulateurs syriens ou israéliens pour que ces frictions violentes de la cohabitation entre des communautés séculairement voisines débouchent sur des guerres d’influence ou de prééminence. Le Pacte National avait voulu éteindre ces luttes en instaurant une répartition des pouvoirs politiques entre elles.

Quel contraste entre l’apparence de cohabitation paisible de ces groupes pendant de longues périodes et la violence de leurs réactions réciproques en période de conflit !…

Pendant les périodes de calme, l’observateur non averti peut croire, et j’en ai fait l’expérience, que personne n’a jamais été en meilleure relation que celle existant entre Libanais quelle que soit leur origine. Origine confondant étroitement religion, clan ou famille et groupe ethnique pour l’immense majorité d’entre eux.

Mais un signe devrait pourtant éveiller notre attention : l’intégration communautaire et la différentiation que cette appartenance créé entre les sujets, le clivage ainsi entretenu : Les couples qui veulent se marier en dehors de communautés différentes d’origine doivent faire le voyage à Chypre pour échapper aux états civils communautaires et aux interdits. Non seulement c’est mal vu mais impossible matériellement car il faut transgresser les règles de chaque communauté pour y parvenir.

Le poids du passé avec ses traditions équivaut à une séparation de fait entre ceux qui, avant d’être Libanais, quoique se sentant Libanais, se considèrent de telle religion et de telle communauté. L’exogamie entre ces communautés est faible. Le mariage exogamique reste rare et n’existe pratiquement que grâce à la proximité de Chypre et à la diaspora dans le monde.

Aujourd’hui, s’il reste encore au Liban l’apparence d’un Etat organisé selon les principes de l’ancien Pacte de répartition communautaire des pouvoirs, les tensions traditionnelles sont encore plus attisées par les influences de l’Iran auprès du Hezbollah chiite, fer de lance anti-israélien et par les effets collatéraux d’évènements syriens auprès des communautés et des groupes familiaux qui s’étaient rapprochés de la Syrie de Bechar El Assad. Reste à espérer que les effets de la chute du tyran syrien ne deviennent encore un facteur de déstabilisation du Liban et ne déclenchent pas une vague d’attentats et de règlements de compte entre les uns et les autres.

L’avenir du pays, connaissant son passé, ne peut être pour moi qu’optimiste. Des accords finissent par stabiliser les oppositions, une infinie patience permet de supporter les frictions. Mais il est certain que les équilibres anciens ne dureront pas face à la démographie des uns et des autres, mais aussi en raison de l’émigration dissemblable des communautés qui aggrave encore les évolutions en nombre de chaque « nation ». Comme dans toute la région, les chrétiens ont été plus attirés par l’émigration et cette attitude se renforce face aux pressions qu’ils subissent.

Les tensions externes des pays qui s’ingèrent dans la politique libanaise et qui appuient certains contre les autres, les développements religieux intégristes des musulmans qui ont tendance à vouloir exclure les chrétiens du Proche Orient, tout cela peut entraîner des évolutions à moyen et à court terme qui tempéreront de façon moins optimiste mon appréciation. Une accélération de l’histoire n’est pas à exclure.

Le 8 mars 2013
Raymond Beltran

PS. J’ai été tenté d’ajouter un mot sur la Syrie, mais quoi dire après 70 000 morts déjà, sans issue diplomatiquement certaine… Incertitudes sur l’avenir et toujours le risque d’une implantation salafiste et d’une épuration ethnique musulmane dont le Liban sera encore fragilisé…