Républicains et Laiques Audois

dimanche

17

juin 2012

Laïcité universelle ?

Ecrit par , Posté dans Non classé

Je ne sais pas si la laïcité irrigue tous les secteurs de la vie en société. Je crois que nous sommes nombreux à le souhaiter car cela améliorerait les relations entre les citoyens et favoriserait la coexistence entre ceux qui doivent vivre ensemble alors qu’ils sont différents, qu’ils pensent différemment et qu’ils veulent garder comme un bien précieux leur liberté d’opinion et d’expression.

Ce qui empêche le progrès de la laïcité me semble relever de deux problématiques : l’ignorance pour beaucoup de la signification de ce concept et les fausses explications que l’on donne de son contenu par une manipulation partisane qui la dénature et qui provoque le rejet de l’image que l’on donne ainsi.

Pour défendre et promouvoir la laïcité il faut donc commencer par la faire connaître dans sa simplicité et donc en donner une définition compréhensible et dépourvue d’ambiguïté. Il faut aussi éviter de vouloir la récupérer de manière restrictive, de façon discriminatoire, ce qui la fait rejeter par une partie de la société. Alors on manque l’objectif de rassemblement que l’on dit vouloir lui fixer.

Pour défendre et promouvoir la laïcité il faut ne pas être naïf et bien se rendre compte que les religions dominantes n’en sont jamais favorables et que, seules, les religions minoritaires s’en réclament dans la mesure où elles peuvent en tirer profit contre les premières et uniquement dans la mesure où elles peuvent en bénéficier.

Si nous voulons que la laïcité soit partout positive dans la société, il faut prendre conscience qu’elle est universelle et qu’elle n’a pas à être confinée dans nos frontières. Mais il ne faut pas pour cela vouloir trouver ailleurs la copie à l’identique de ce que nous connaissons, qui s’est historiquement bâti chez nous dans un contexte différent de celui qui existe partout ailleurs.

Si nous voulons voir la laïcité être comprise et se développer hors de nos frontières, il faudra déjà dépasser certains poncifs très répandus comme celui d’affirmer que seuls le Portugal et la Turquie sont laïques parce que le mot laïcité figure dans leur Constitution, où l’affirmation que le mot laïque ne se traduit pas, ou mal, dans d’autres langues, comme si l’essentiel était là. Le travers à éviter quand on veut être entendu hors de nos frontières c’est de vouloir imposer aux autres ce qui relève de nos coutumes et être plus exigeant pour eux que pour nous dans la fidélité à notre modèle et à l’immédiateté de son application chez eux.

Donc la laïcité c’est quoi ?

Je ne connais qu’une définition légale de la laïcité en France, celle que nous donne la loi du 9 décembre 1905 dans ses articles 1 et 2. Les articles suivants relevant plus de la mise en application pratique de ce texte à son époque que de son actualité juridique. Il fallait prévoir alors une sortie de crise avec les religions en place.

Loi de séparation de ce qui avait été uni pendant des siècles auparavant, entre les églises et l’État, particulièrement et surtout avec l’église catholique depuis le concordat de 1802. Aussi loi d’équilibre, en retrait avec plusieurs projets précédents, plus radicaux, les législateurs ayant refusé certains amendements de rupture plus forte avec les religions. Loi d’aboutissement d’une longue période de conflits depuis la Révolution française tout au long du XIXe siècle et qui s’étaient souvent concrétisés sur le contrôle de l’éducation. Après les lois laïques sur l’école vinrent celles qui organisaient la laïcité dans la société, dont principalement la loi de 1901 sur la liberté d’association et celle de 1905 sur la séparation, qui est le couronnement de cette démarche.

Son art. 1 précise que :

« La république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public ».

Ces restrictions, l’usage montre qu’elles sont très limitées, et que les autorisations, y compris d’aller sur la voie publique sont pratiquement la norme.

L’art. 2 précise que :

« La république ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».

Ce point fort est souvent affaibli par des dérogations et surtout par des subterfuges utilisant des lois postérieures comme la loi Astier de 1919 sur l’apprentissage qui permet de subventionner l’enseignement technique catholique ou autre. Aussi par des jeux sur le subventionnement culturel qui permet en fait, par pure hypocrisie, de subventionner des associations cultuelles. Eglises et mosquées en bénéficient avec la complicité d’élus de droite et de gauche.

Quoi qu’il en soit, la loi de 1905 est le socle de la laïcité en France. Elle ne s’applique pas en Alsace- Moselle, ni en Guyane, ni à Mayotte, ni dans les TOM et il y a peu de chances qu’elle soit intégrée à la Constitution (ce que je souhaiterais) car alors elle s’appliquerait obligatoirement à l’Alsace-Moselle. Mais, même si parfois cette loi est détournée, elle reste la garantie de non-retour et peu de politiques osent vouloir la contester, tout en parlant souvent de dépoussiérage ou de mise à jour nécessaire au bénéfice de la religion musulmane.

La Constitution du 4 octobre 1958 dans son art. 2 précise seulement que :

« La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. (…) »

Le mot laïque y figure mais sans préciser sa signification juridique autre que la valeur sémantique de ce mot bâti au XIX siècle.

Le Préambule de cette Constitution se réfère à la déclaration de 1789, complétée par le Préambule de la Constitution de 1946. La première dans son article 4 définit « la liberté (qui) consiste à pouvoir faire tout ce que ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance des mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. »

Le Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 précise que « la nation garantit l’égal accès des enfants et des adultes à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. »

Malgré le vote de lois anti laïques au niveau de l’enseignement après 1946 le principe en est resté.

Mais on voit bien l’importance qu’à gardée au niveau juridique la loi de 1905 de séparation pour définir la laïcité de notre État de droit.

Et, ailleurs ?

Il est étonnant qu’en même temps que nous nous persuadons que la laïcité n’est pas compréhensible pour les étrangers, tout en voulant la leur « vendre », il en est qui nous disent qu’eux ils s’en sont réclamés avant nous.

Dans l’Etat de Virginie, en 1778 « l’Act for Establishing Religions freedom » avait introduit la séparation entre l’église anglicane et cet Etat. Dès 1789, un amendement à la Constitution des États-Unis d’Amérique reprit cette disposition qui ne fut ratifiée pourtant que le 15 décembre 1791 et qui précise : « le Congrès ne fera aucune loi qui touche à l’établissement ou qui interdise le livre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de parole de la presse ou le droit du peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement… » Cet amendement, le premier amendement, toujours en vigueur de nos jours, a été qualifié en 1802 par Thomas Jefferson comme le « Wall of separation between church a state ».

Dès la fin du XVIIIe siècle, dans une inspiration commune, dans une concordance temporelle remarquable, la Révolution française et la jeune nation américaine développèrent une aspiration à la liberté qui aboutit en France à la laïcité, même si le concept et l’application politique ne se développeront chez nous que dans la deuxième partie du XIXe siècle.

Je reviendrai sur cette séparation aux USA, mais je vais aborder ici rapidement le cas de la Turquie et celui du Portugal.

Quand Moustapha Kémal (dit Ataturk, le père de la Turquie) voulu faire de la Turquie un Etat moderne, sur les ruines de l’empire ottoman et du conflit qui accompagna sur son territoire la première guerre mondiale, il s’inspira du modèle français et de notre culture. Il prit la laïcité et voulut en faire un moteur qui permette à la Turquie d’émerger des gangues ottomanes en même temps qu’il fit adopter l’alphabet latin, entre autres changements radicaux qu’il imposa à la nouvelle nation qu’il voulait créer.

Encore de nos jours, ce sont les militaires de l’armée turque qu’il avait formée qui sont restés les garants de cette laïcité du pays, pourtant mise bien à mal par les pressions islamistes autour et par la poussée politique interne des partis au pouvoir qui affrontent la résistance laïque de leur armée.

Je crois aussi qu’il y a deux Turquies. Une Turquie moderne et souvent laïque, particulièrement à Istanbul et dans certaines villes et une Turquie, particulièrement rurale et géographiquement majoritaire en étendue qui ignore la laïcité. La valeur laïque est très fragile et l’équilibre armée-parti « islamiste modéré » ne laisse pas préjuger de la suite, même si la Turquie était admise un jour à l’U.E.

Quoique cela nous gêne parfois de les citer, n’oublions pas deux autres états « laïques » dans cette région, dont un disparu aujourd’hui, l’Irak, et l’autre très affaibli mais aux réactions sanglantes, la Syrie. Leur régime Baas, militaire, avait été « laïque » en apparence… On voit bien ce qui apparaît maintenant de la réalité vraie au moment de leur sortie de la chape de plomb dictatoriale qu’il les écrasait auparavant.

Il est à remarquer que la laïcité n’a jamais existé en pays musulman que sous une chape militaire, y compris en Algérie et en Egypte si on peut parler là-bas de laïcité. Je ne crois pas à la laïcité en régime dictatorial, car il n’y a pas de laïcité sans liberté.

Le Portugal, issu de la révolution des œillets, fortement influencé par le PCP, a mis dans sa Constitution le mot laïcité, mais à gardé une forte imprégnation religieuse et je ne suis pas sûr que les institutions soient partout restées très laïques en dehors de l’Alentejo. On sait même que les établissements scolaires reçoivent la visite de clercs et des évêques et les combats laïques ne sont pas plus intenses là qu’en Italie ou qu’en Espagne.

C’est pourquoi je voudrais que l’on dépasse les images d’Épinal sur une laïcité qui n’est que formelle et qu’enfin on voit mieux la réalité qui nous entoure. D’autant que je suis sûr que, hors des pays musulmans évidemment, les progrès laïques sont sensibles pour le bonheur des endroits où cela existe et nous pouvons aider à développer ce progrès pourvu que l’on ne demande pas de nous imiter mais que l’on accompagne les avancées en expliquant mieux comment il est important pour vivre ensemble au XXIè siècle d’appliquer la laïcité.

Et, plus près de nous, quoi ?

L’Italie, avec pourtant le Vatican en son sein, indique dans sa Constitution du 22 décembre 1947 une séparation : « l’État et l’église catholique sont, chacun dans son domaine, indépendants et souverains » dit l’art. 7 de cette Constitution. Son art. 8 précise que « toutes les confessions religieuses sont également libres devant la loi. Les confessions religieuses différentes de la catholique ont le droit de s’organiser selon leurs propres règles tant qu’elles ne contreviennent pas à l’ordre public italien. » L’art. 19 précise encore que « tous ont le droit de professer librement leur propre foi religieuse, quelle qu’elle soit, individuellement ou en association, d’en faire la propagande et d’exercer le culte en privé ou en public, pourvu qu’il ne s’agisse pas des rites contraires aux bonnes mœurs ». Les art. 20 et 21 continuent à affirmer la liberté d’écrit, de pensée ou orale. L’art. 33 précise que « la République dicte les normes générales qui dirigent l’instruction et institue l’école de l’État pour tous les ordres et tous les grades », l’art. 34 que « l’école est ouverte à tous… » etc… Il est remarquable cette insistance dans les textes à affirmer ces libertés dans le détail comme si on avait craint d’avance pour leur respect futur !

L’Espagne, à l’art. 16 de sa Constitution de 1978 indique que :

1. « Se garantit la liberté idéologique, religieuse et des cultes des individus et des communautés sans autre limitation, dans leur manifestation, que celles qui sont nécessaires pour le maintien de l’ordre public que la loi protège… »

3. « Aucune confession n’aura de caractère officiel. Les pouvoirs publics prendront en compte les croyances religieuses de la société espagnole et maintiendront les relations de coopération utiles avec l’église catholique et les autres confessions ».

L’art. 27 proclame :

1. « Tous ont droit à l’éducation. La liberté de l’enseignement est reconnue… ».

Il est vrai que les accords du Latran en 1929 accordent à l’église catholique italienne un certain nombre des privilèges et garanties et que les concordats signés entre l’Espagne et le Vatican sont importants et garantissent à l’église espagnole pas mal d’avantages. Il ne faut pas l’ignorer…

Mais je tenais ici à remarquer que des textes fondamentaux existent en d’autres pays qui instituent la liberté religieuse, la liberté d’opinion et d’expression, très souvent en parallèle avec les droits de l’homme, énumérés et mis en évidence. Il arrive aussi que la séparation de l’État et des églises soit inscrite dans la Constitution et pourtant nous aurons du mal à parler d’État laïque.

Il faut dire que les textes écrits sont une condition nécessaire mais pas suffisante de l’instauration de la laïcité. Nécessaire car, sans liberté de croyances et d’opinion, il ne peut pas y avoir de laïcité, sans démocratie non plus. Nécessaire car sans séparation entre la religion et les institutions publiques officielles elle n’existe pas non plus car nous sommes dans ce cas devant une religion officielle.

Mais ces textes ne sont pas suffisants car le poids des traditions et l’influence religieuse comptent fortement sur leur bonne application. Nous sommes dans des sociétés dans lesquelles les religions ont été très influentes dans le passé et elles veulent garder leur emprise dans le présent et leurs citoyens restent très compréhensifs devant les débordements religieux actuels.

En France la laïcité n’a pas été mise en place d’un seul coup au XIXe siècle et il a fallu un effort important pour dépasser les résistances finales. Ailleurs ils ne sont pas prêts à employer la force pour obtenir les renoncements nécessaires, même si l’histoire nationale chez eux montre des oppositions contre la religion plus fortes que celles qui ont été employées en France. Il est entendu que ce n’est pas au nom de la laïcité qu’ils remettraient en cause le consensus national sur ce plan.

Il nous faudra accompagner les mouvements laïques et employer les arguments qui les fassent progresser, sachant qu’ils iront de pair avec la déchristianisation et la laïcisation de la société, qui ne viendra pas d’une option politique ou idéologique volontaire.

Pourtant la laïcité progresse hors de chez nous :

Si, selon certains parmi nous, l’imitation de la laïcité n’est pas florissante ailleurs, il faudrait arrêter de croire que personne ne comprend hors métropole ce qu’elle est. Mais il faut arrêter de la présenter dans le contexte franco-français, mettant en avant l’enjeu scolaire, et davantage mettre l’accent sur l’équilibre des institutions et l’ouverture aux différences. Si la tolérance est une question de morale, la laïcité est une façon politique de traduire les droits de l’homme et il faut la présenter ainsi.

Elle n’est pas une conception philosophique, mais une façon de traduire politiquement la manière de faire coexister pacifiquement des gens différents. Si tout le monde partage la même opinion et les mêmes croyances la laïcité ne sert à rien. Si cela n’est pas le cas… Alors, il faut trouver comment faire pour en tenir compte. Or, c’est le cas de plus en plus fréquent dans le monde. Cela doit nous permettre de présenter la laïcité comme le moyen rendant de plus en plus possible la vie en commun pour tous dans la diversité. D’autant que les différences sont plus fortes et les oppositions ethniques le plus violentes là où elle est ignorée et où elle pourrait le mieux contribuer à diminuer les tensions.

Pendant quelques années j’ai bataillé auprès des amis laïques pour leur faire admettre que la laïcité progressait aussi ailleurs qu’en France. Je ne veux pas faire ici la liste des liens avec les associations analogues existant en Italie, en Espagne, au Portugal, en Belgique, au Québec, aux USA, en Amérique latine, etc…. qui veulent promouvoir cette laïcité que nous souhaitons voir se répandre partout.

En parcourant des coupures de presse datant de quelques années je récapitule les articles de La Repubblica qui défendent l’impartialité de l’instruction publique face au phénomène religieux, le jugement d’un tribunal italien requis par des parents d’élèves, de El Pais avec des parents qui exigent le retrait du crucifix dans les classes, ou la lettre de Massimo D’Alema en 2008 au Corriere della Sera qui défendait la laïcité de l’État. J’aurais pu ajouter des jugements de la Cour Suprême des USA donnant raison aux réclamations de ceux qui refusaient les prières publiques dans le stade avant les compétitions sportives, etc…

Le gros obstacle à la laïcité est la pratique religieuse. C’est une évidence. Même si la laïcité n’est pas fondamentalement areligieuse, tant que les mentalités sont imprégnées de religion dans la société, il est difficile de faire monter une réticence face à l’emprise religieuse sur la vie sociale.

Et, en France ?

Je n’oublie pas que les 40 premières années de la IIIe République ont été une succession de conflits entre républicains et monarchistes donc entre laïques et religieux et je ne crois pas que l’on aurait pu avancer alors par un consensus entre parties adverses dans ce contexte oppositionnel.

Je constate que la République espagnole et la guerre civile 36-39, ont permis à la contestation religieuse de s’exprimer en Espagne avec puissance et il en reste encore des traces dans la population. Malgré l’influence et la domination que l’église catholique exerce toujours sur place, on se rend compte que 20 % des enterrements se font en dehors de l’église, alors que celle-ci possède encore la moitié des 17 000 cimetières espagnols. Je n’ajouterai pas le nombre de mariages civils, devenus plus nombreux que ceux pratiqués à l’église. J’expliquerai la poussée laïque en Espagne par la laïcisation progressive de la société espagnole.

Je serais hors sujet si je développais, en Irlande, en Allemagne, aux USA, l’influence de la pédophilie des clercs et des pratiques dans les institutions catholiques que les média développent si facilement maintenant et qui favorisent aussi la défection religieuse.

Mais je serais encore très angélique si je ne remarquais pas que, parallèlement à la baisse de la pratique religieuse, se développe un intégrisme de plus en plus fort de la part des fidèles des différentes religions. Ce qui constitue un obstacle évidant au développement de la laïcité.

Il n’y a pas de condition suffisante, mais l’inscription dans les lois est nécessaire. Qu’elle ne suffise pas c’est évident car le mot laïcité n’est pas le sésame qui l’instaure dans la réalité.

Pour moi, il y a d’autres conditions qui permettent l’accès au contenu de ce mot si ambivalent pour les politiques. Il a fallu en France, historiquement, les allers-retours du XIXe siècle entre un État (l’Empire d’abord… et ses suites), qui a voulu prendre la prééminence sur une Eglise qui voulait garder ses avantages et privilèges sur l’éducation.

Pendant des siècles, après la rupture de la Révolution, des conflits se terminant par des prises d’avantage réciproques se sont succédé. Progressivement une évolution est devenue sensible même si elle ne faisait pas consensus. La IIIe République à ses débuts accélérera le processus et le concrétisa rapidement, tout en le durcissant, mais c’était nécessaire.

J’insiste beaucoup sur la base juridique de la laïcité parce que je voudrais que l’on arrête avec l’ambiguïté de la définition. Je dis que cela est une condition nécessaire pour arriver à la laïcité, je persiste pourtant à dire que ce n’est pas une condition suffisante.

Car, avant que la loi de 1905 ne nous donne le cadre juridique de la laïcité, celle-ci avait commencé à exister avec les lois des années 1882-86 dans les écoles et la pratique qui s’en était suivie. Jules Ferry voulait ouvrir l’école à tous les enfants et faciliter leur admission (gratuité, obligation de scolarisation) pour éviter le prosélytisme religieux Goblet écarta de cette institution les clercs. Dans ce cadre scolaire légal, qui n’interdisait pas l’existence d’un système privé, il fallait définir une doctrine de cohabitation pour atteindre l’objectif. Et je ne veux pas allonger ici avec les analyses allant de la circulaire Ferry aux instituteurs aux influences pédagogiques de Ferdinand Buisson, mais une réflexion se développa alors parallèlement à la mise en place des institutions scolaires laïques et à la formation des enseignants dans le cadre des écoles normales d’instituteurs. Il fallait former des républicains et des patriotes.

Et je prétends que c’est cette réflexion qui a permis de préparer l’éclosion de la loi de 1905, mais, surtout, et, c’est cela qui est essentiel, de faire comprendre à tous ce que la laïcité apportait de positif.

Pour accueillir tous les enfants sans distinction d’origine, de croyance ou d’opinion, il fallait une institution neutre, dans laquelle personne ne chercherait à les « récupérer », qui chercherait à développer leur esprit critique, à les éduquer, à les faire progresser dans la société (l’ascenseur social), sans que cela puisse susciter de méfiance de leurs familles sur de possibles détournements. Il fallait créer une unité nationale à travers les diversités provinciales très fortes.

Il apparaissait ainsi que si les opinions des enseignants devaient rester libres, les institutions républicaines devaient échapper à l’emprise de l’État dans leur fonctionnement comme à celle des églises ou autres groupes qui pourraient vouloir imposer leur partialité.

Il ne fallait pas restreindre cette liberté d’opinion, qu’on voulait protéger et qui devenait si importante à l’école. Il est donc apparu cette notion, parfois difficile à faire comprendre, de distinction à faire entre la sphère publique et la sphère privée.

C’est une définition conflictuelle avec le Vatican qui, avec mauvaise foi, prétend que cela interdirait tout exposé d’une profession de foi religieuse dans le public. Et j’ai écrit beaucoup sur ce sujet déjà…

Mais il me faut revenir sur cette distinction car elle est devenue une définition pratique, souvent utilisée, de la laïcité. Je refuse la transposition en domaine public et domaine privé qui les matérialiserait trop, et l’église catholique en profite pour le faire, la maison étant le privé, et tout le dehors devenant le public. Je préfère « sphère », plus immatérielle (ce qui entoure) pour dire que les opinions sont… affaire personnelle, de la famille, de la culture, de ce qui appartient à chacun, chez lui comme à l’extérieur, car la liberté d’opinion, de croyances et d’expression est affaire de droits humains, donc individuels.

Alors que le domaine public n’est pas fermé au religieux, comme il ne l’est pas aux politiques, la sphère publique est représentée par les institutions officielles. Comme l’école publique doit être neutre, les institutions républicaines doivent être neutres pour demeurer ouvertes à tous les citoyens. C’est le pas en avant que la IIIe République franchit entre 1880 et 1905.

C’est ce qui me semble conséquence logique de l’évolution historique et de l’évolution juridique de ce qu’est devenue la laïcité, installée en France dans ces 25 ans si féconds.

Je disais que la séparation des églises et de l’État est une condition nécessaire de la laïcité mais qu’elle n’est pas suffisante. Il n’y a laïcité que si, dans ce cadre, les institutions, services et organes dépendants de l’État sont neutres et ouverts à tous. Si, en conséquence, ils sont fermés à toute propagande officielle à tout prosélytisme et que les citoyens, quelle que soit leur origine, opinion ou confession, sont accueillis à égalité et sans subir de pressions sur leurs convictions et culture.

La laïcité apparaît ainsi comme une organisation de la société dont le but est la cohésion sociale, la cohabitation des individus d’origines et cultures différentes, qui gardent leur liberté intégrale dans le cadre de lois démocratiques, car il n’y a pas de laïcité sans démocratie. Chacun est libre, c’est sa sphère privée, dans le cadre légal, et exerce sa liberté sans autre limitation que ce que la loi interdit. Ce qui garantit cette liberté c’est l’institution officielle neutre, strictement laïque.

Cette explication est parfaitement intelligible à l’étranger. C’est la seule que nous pouvons faire entendre hors de tout contexte de guerre religieuse ou scolaire. Elle permet de faire comprendre que, hors de tout contexte multiculturel ou communautaire, sur le modèle saxon, qui nous est étranger, nous développons un modèle conciliant l’individu et la société, l’unité nationale et la liberté des diversités existantes, la loi évitant que l’on cherche à obliger les autres à ce qu’ils ne veulent pas, ce que les religions sont toujours fortement enclines à faire.

Enfin, je voudrais qu’on finisse d’amalgamer avec la laïcité, principe républicain, des notions qui, si elles peuvent être respectables en soi, ne sont pas constitutives de ce principe.

Un laïque sera tolérant par conviction morale, parce qu’il respecte les autres et leurs opinions mais sa tolérance aura des limites et le « laïque » sera libre de ses opinions et ne sera pas, lui, neutre. La neutralité est celle des institutions, non celle des individus. Un État sera laïque ou non. Un individu sera partisan de la laïcité mais il ne pourra pas être laïque (neutre) en soi. Il ne faut pas confondre vertus morales et principes institutionnels. Cela demanderait un long développement mais je dirais ma préférence pour le « respect » envers les autres, vertu morale, plutôt que la tolérance à leur égard.

Un « laïque« (ce qui veut donc dire pour moi partisan de la laïcité) aura des opinions dans les domaines politiques et économiques, comme dans celui de la spiritualité. Il aura des préférences et des goûts personnels propres. S’il est vrai que des points communs rassemblent beaucoup des partisans de la laïcité, il ne faut pas amalgamer laïcité et libéralisme, laïcité et idées de gauche. On peut être « laïque » et de gauche. C’est le cas le plus fréquent, mais tous les partisans des idées de gauche ne sont pas laïques au sens d’appliquer les principes de la laïcité dans leur cadre institutionnel. On peut être « laïque » et avoir des choix politiques à droite et même être partisan du libéralisme en matière d’économie tout en appliquant les principes de la laïcité dans la vie publique.

À vouloir tirer de la laïcité des conséquences qui ne sont que des ajouts, fruit d’une manipulation partisane, on finit par oublier ce qui est essentiel et on fait confondre la laïcité avec une vision partisane qui la dénature. Cela rend incompréhensible à l’étranger notre vision d’une société laïque. Cela limite considérablement l’adhésion de nos concitoyens à la laïcité en n’en donnant à voir que ce qui est apparu comme sectaire. Le côté généreux et positif de la laïcité est alors occulté dans un discours qui ne devient compréhensible que par les seuls partisans convaincus.

En conclusion :

En revenant à notre propos initial : « Comment rendre sympathique la laïcité et comment la promouvoir autour de nous » je veux insister encore sur la nécessité de la dépouiller de ses oripeaux partisans et l’obligation de bien lui donner une définition précise, légale et claire. C’est une nécessité autour de nous et pas seulement à l’étranger. Combien de nos concitoyens sont capables d’expliquer ce qu’est la laïcité sans fausser son contenu ? Comment rendre attirant un système politique que l’on ne sait pas expliquer et que l’on amalgame avec une opinion politique partisane ?

Comment comprendre l’importance pour la société tout entière de la laïcité si on la réduit à son aspect scolaire, ce qui sera traduit alors par guerre scolaire et par anticléricalisme et que l’on ne pipe mot devant les transgressions des politiques dans tous les domaines de la société surtout quand ce sont des élus de gauche qui les pratiquent ? Car il n’y a pas que des élus de droite qui accommodent leur pratique facilement avec une laïcité, louée fortement en paroles, mais qui n’est pas souvent respectée en pratique. Je ne crois pas nécessaire de donner des exemples, j’en ai trop à produire !

C’est mon live-motif : expliquer la laïcité comme le système qui permet de mieux vivre ensemble grâce à des règles qui garantissent la liberté individuelle de chacun et la vie commune de tous. Un système qui n’enlève rien à l’individu, pleinement citoyen, mais qui le protège de l’État et de la majorité qui pourrait être oppressive si elle pouvait imposer ses règles à tous en entrant dans la sphère privée de chacun, qui doit être respectée.

Expliquer pourquoi il n’y a pas que l’école publique qui est soumise à ces règles laïques de neutralité mais que les hôpitaux, les administrations, tout ce qui est représentatif de l’État, les personnels qui y sont doivent être à neutres dans leurs fonctions officielles et face aux citoyens. Cette réserve de la sphère publique tombant dés qu’ils quittent les lieux et les fonctions pour laisser place à leur liberté personnelle privée, hors de leurs fonctions.

Je ne voudrais cependant pas paraître éluder un problème, celui des élus politiques exerçant les fonctions dans lesquelles ils ont été élus. Ce ne sont pas des fonctionnaires et ils reçoivent les citoyens en tant qu’électeurs au courant de ce qu’ils représentent politiquement.

Il ne viendrait à l’esprit de personne d’exiger qu’ils cachent leur appartenance politique dans l’exercice de leurs fonctions électives. Pas plus qu’on n’exigera d’un évêque qu’il cache en public ses fonctions religieuses. Mais on leur demandera de respecter la légalité laïque du pays dans l’exercice de leurs fonctions qui doivent être ouvertes à tous.

Je laisse de côté les évêques n’ayant pas à m’ingérer dans leur pratique, que je contesterai si c’est nécessaire, comme celle des autres dignitaires religieux d’autres confessions : ils doivent tous respecter la loi.

J’en viendrai au conseiller général, au maire, aux élus politiques. Leur respect de la laïcité tiendra à ce que les services du Conseil Général, de la Mairie restent neutres dans l’accueil des citoyens. Leur discours politique restant évidemment libre et engagé comme ils l’entendent. Mais ils ne sont pas au-dessus de la loi et ils devront appliquer la séparation des églises et de l’État dans leurs actes officiels. Ce n’est peut-être pas toujours facile, mais c’est une exigence pas toujours scrupuleusement respectée.

Il est évident qu’à un meeting politique ne vient que celui qui veut venir, et que la parole est libre sous les limites que la loi démocratique instaure pour éviter les abus. Dans les mêmes limites les écrits politiques sont libres en démocratie, la liberté d’opinion s’accompagnant de liberté d’expression et de manifestation. Cette expression publique fait pour moi partie de la sphère privée d’accès aux libertés individuelles et collectives auxquelles on est libre d’adhérer.

La sphère publique neutre de la laïcité n’est donc pas le domaine public mais les institutions publiques officielles, accessibles à chacun, qui ne doivent à aucun moment servir une vérité officielle ni exercer la moindre pression sur le citoyen, sur l’usager, libre. La religion, comme les partis politiques, ont la garantie démocratique d’accès à l’espace public mais tout doit être fait pour qu’ils n’imposent pas leurs vérités partisanes à ceux qui n’en veulent pas. C’est cela la liberté que la laïcité, si elle est respectée, garantit à tous.

Le 17 juin 2012
Raymond Beltran