Républicains et Laiques Audois

vendredi

11

janvier 2008

Laïcité entre lutte et paix

Ecrit par , Posté dans Non classé

J’ai souvent écrit que la laïcité est un combat. Je crois aussi qu’elle est une chance pour la paix puisqu’elle favorise la coexistence entre des gens différents.

La laïcité est un combat.
Particulièrement chez nous où il a fallu arracher son implantation contre une église catholique qui s’opposait à la perte de sa mainmise sur l’éducation, de ses privilèges de religion d’Etat. C’est aussi le cas aujourd’hui en Italie et en Espagne.
Ce fut en France un long cheminement qui débuta à la Renaissance, comme un peu partout en Europe, par des laïcisations progressives, qui passa par le gallicanisme contre Rome, pour culminer avec les idées des « lumières » et leur concrétisation au XIXè siècle avec les lois Ferry et Goblet et enfin la Loi du 9 décembre 1905.
Voltaire traita « de la tolérance », s’inspirant de l’exemple anglais, exigeant une justice équitable non inféodée à une religion, contre les condamnations à mort, pour des motifs religieux, de Calas et du Chevalier de la Barre. L’exemple monarchique anglais inspira également Montesquieu pour théoriser sur la démocratie. Le combat commença avec les philosophes pour séparer déjà l’Etat (alors monarchique) des églises et de celle, dominante, catholique. La Révolution de 1789 en tira les conséquences jusqu’au Concordat de 1802.
Il est certain que les pays saxons, qui ont connu une tolérance religieuse ancienne, comme la Hollande, l’Angleterre et les EE. UU., ils ont du mal à comprendre que, chez nous, la lutte pour imposer la laïcité se soit accompagnée d’anticléricalisme. La coexistence entre les diverses tendances protestantes (« sectes » au sens étymologique) a développé chez eux la tolérance mutuelle, dans un contexte social demeuré, cependant, très religieux. Malgré le développement de l’agnosticisme et de l’athéisme dans leurs populations, le besoin d’une lutte y est moins évident que chez nous.
Car la laïcité reste un combat
pour ne pas se laisser détruire dans les pays latins, comme dans tous ceux qui ont connu une hégémonie religieuse. Une église qui a été dominante, une religion qui a occupé le terrain et imposé ses vues aux politiques ne renonce pas à maintenir son rôle dirigeant. Elle empêche que d’autres religions s’implantent à côté (intolérance). Elle refuse la liberté pour les individus de changer de religion (apostasie) ou de renoncer à croire à quelqu’un de transcendant. Elle ne renonce pas à vouloir imposer ses interprétations de la loi « naturelle », qu’elle juge supérieure à la loi civile, à la lumière de sa doctrine et de ses intérêts matériels. La morale, subordonnée à la vision religieuse, sert de prétexte à intervenir dans la politique.
La laïcité reste un combat… quand on assiste aux attaques de la hiérarchie catholique espagnole contre la politique du gouvernement élu démocratiquement, exigeant des reculs de la loi civile que même la droite PP ne veut pas reprendre à son compte… quand on assiste au déferlement fondamentaliste pour revenir des siècles en arrière… quand on voit le créationnisme attaquer la science au nom de la foi religieuse (chrétienne ou musulmane)… quand on assiste au refus religieux de la science et de la raison, favorisant l’irrationnel et l’obscurantisme… quand on entend le Vatican se réclamer des Droits Humains pour justifier la priorité au religieux, mais… pour les mettre en cause dès qu’il s’agit de défense des droits et des liberté individuels, qui, selon le Pape, ne peuvent pas primer les droits « divins »… quand on voit des fatwas islamistes mettre en cause la vie de personnes en raison de leurs prises de position !
La laïcité facteur de paix
Et, pourtant, la laïcité qui a abouti en France en 1905 est un facteur de paix. Car, il faut en venir à sa définition et arrêter de gloser sur une vague notion indéfinie. Comment cette loi a-t-elle défini la laïcité dans notre République ?… Art. 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes avec les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » Où y a-t-il là trace de refus, de combat, contre le religieux ? Cet article est oublié souvent par ceux qui auraient voulu une laïcité de combat contre les religions, mais il est. Tout le monde a compris aujourd’hui que c’était un texte d’équilibre. Son titre le dit : c’est une loi de séparation des églises et de l’Etat. Son art. 2 précise que « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte…. », ce qui rompt, unilatéralement, avec le Concordat de 1802.
Cette séparation oblige à ne pas confondre ce qui est du domaine public de ce qui est du domaine religieux. Elle confirme les lois de 1882 et d’après, qui précisaient la neutralité de l’Ecole. Les institutions républicaines, pour être ouvertes à tous, ne peuvent pas être inféodées à une religion particulière… Est-ce que cela est toujours respecté par les autorités et les élus ?… Dans la pratique française n’a-t-on pas trouvé très souvent des subterfuges pour éviter de l’appliquer rigoureusement ?…
Il n’y a là, dans cette définition légale de la laïcité, aucune persécution, mais, au contraire, garantie de la liberté individuelle de choisir, de vivre sa religion ou son refus de religion.
La Constitution des EE. UU., de 1789, comprend un 1er amendement rédigé dans la foulée, mais ratifié seulement le 15 décembre 1791, qui précise « Le congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou qui interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de parole, de la presse ou le droit du peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement… » Cet amendement fut qualifié en 1802 par Thomas Jefferson de « wall of separation between church and state » Dès 1778 l’”Act for Establishing Religious freedom” avait introduit déjà la séparation entre l’église anglicane et l’Etat de Virginie, ouvrant la voie à l’amendement fédéral.
Ainsi, dès la fin du XVIIIè siècle, aux EE. UU. s’affirma la liberté de pratiquer une religion, au sein d’un ensemble de libertés fondamentales, reprises en parallèle dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen que notre Révolution proclama dans ces temps. L’inspiration fut commune.
Laïcité = liberté
Nous ne cessons pas de l’affirmer : la laïcité est une proclamation des libertés que chacun doit avoir. Si le domaine religieux se considère atteint par cela c’est parce qu’il débordait au-delà de l’espace religieux et voulait s’imposer à tous. Il ne s’agit pas d’une réduction de son domaine, ni d’un empêchement de l’exercice des religions, mais de l’ouverture d’une liberté de choix pour des individus qui, sinon, en seraient exclus.
Beaucoup de Constitutions modernes, en Italie, en Espagne, par exemple, précisent la liberté de croyance et de culte. C’est essentiel. Mais pour que la laïcité soit pleinement réalisée, il faut que cela s’accompagne de l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des églises, donc d’une séparation qui se traduit par une neutralité de l’Etat et des institutions. Cela existe hors de France, mais plus ou moins. Parfois les habitudes sociales résistent aux textes !… N’est-ce pas le cas en France ?…
Tous ceux qui s’affichent défenseurs de la laïcité ne sont pas laïques. Ils manipulent quand cela les arrange une laïcité réduite à la tolérance. Ils oublient souvent la neutralité des services de l’Etat. D’autres utilisent la laïcité en termes électoraux. Peu expliquent son contenu géniteur de libertés.
Les débats entre 1903 et 1905 nous montrent que certains républicains voulaient une loi plus offensive contre les religions. La version votée par les modérés est équilibrée et digne de ses promoteurs Briand, Jaurès et Pressensé. Les héritiers des maximalistes d’alors oublient ainsi l’art. 1 et se contentent de citer l’art. 2. Cette lecture explique les attitudes agressives, fortement anticléricales, mais… curieusement, très partisanes politiquement, qui peuvent même porter atteinte à la laïcité quand elles s’expriment dans le cadre d’une institution publique. Cela explique la réputation sectaire que l’on nous attribue parfois.
Combattre les religions quand elles se montrent envahissantes du domaine public. Combattre leur mainmise contraire à la liberté de choix des individus. Combattre le communautarisme qui enferme les personnes par origine ou par croyance, hors de tout choix personnel volontaire… Le laïque n’est pas neutre. Il est libre de s’exprimer. Mais les Institutions officielles doivent être neutres.
Quand les religions ne tombent pas dans ces excès, elles méritent le respect de leurs croyants, même si nous n’en sommes pas. Voltaire aurait dit : « Je ne partage pas votre croyance, mais je me battrai pour que vous ayiez le droit de la dire ». Certains ajoutent, avec raison, « mais j’exige de votre part la même attitude à mon égard » car nous n’avons pas à aider à l’instauration de régimes liberticides…
Coexistence, tolérance, paix
Ainsi la laïcité est un facteur de paix. Elle permet la coexistence entre des gens de culture diverse, sans les écarter et les faire vivre à part. Dans la tradition républicaine française d’unification et d’intégration, la laïcité réunit tout en laissant la liberté de vivre sa croyance, sa culture d’origine. La seule réserve est de refuser toute ostentation provocatrice des religieux, pouvant exercer une pression sur les autres, qui serait alors source de rejets. Tolérance à l’égard d’autrui, que nous traduisons par respect. Possibilité d’être différent, mais aspiration à vivre ensemble…
Dans les pays où les religions séparent et s’affrontent, où les cultures clivent les populations leur maintenant le souvenir des époques d’opposition, le fait de bénéficier d’une école commune, neutre, laïque, est un facteur de rassemblement. Le fait de bénéficier de la même justice, neutre politiquement et religieusement, d’une même loi valable pour tous, d’accéder à égalité aux mêmes services, ce n’est pas l’uniformité ni la culture unique. Mais la laïcité peut alors être facteur de paix dans de multiples endroits ou germe encore la guerre entre communautés…
Même dans des pays comme les EE.UU. où les communautés d’origine s’affichent, au-delà des différences folkloriques on voit ces communautés se dissoudre lentement mais sûrement dans un sentiment national qui rassemble les citoyens. L’important n’est pas ce qui sépare mais ce qui réunit. Quoique accompagnée d’un sentiment religieux très répandu, d’un grand rigorisme moral, il existe là-bas une large tolérance, à défaut de laïcité à la française.
Chaque pays vit sa laïcisation de manière différente. Mais cette laïcisation progresse partout. Les pays les plus fermés à la liberté de croyance, islamistes, ne sont pas fondés à nous donner des leçons d’une tolérance qu’ils ne pratiquent pas. Ailleurs, cela progresse à un rythme variable, mais l’idée de laïcité se fait connaître. L’intelligentsia y adhère progressivement et l’idée se répand. Nous avons la faiblesse de croire que cela pourra contribuer à la paix et à la coexistence entre « communautés. » En tout cas, même si cela demande du temps, je ne vois pas ce qui pourrait être plus efficace…
Raymond BELTRAN
le 11 janvier 2008