Les partis politiques refusent de prendre en compte cette crise politique tant que les élections se déroulent bien pour eux, arguant de la vertu de la majorité des élus et voulant faire croire à une petite minorité de corrompus, même s’ils constatent l’abstention grandissante dont ils s’accommodent et qu’ils savent expliquer à leur avantage.

Le phénomène du F N devenant un parti pouvant atteindre et dépasser les 30 % de voix et apparaissant majoritaire dans nombre de lieux a donné enfin une alerte et fait réagir les forces politiques traditionnelles. Mais sans succès, car elles ne prennent pas en compte les vrais raisons de la désaffection des électeurs qui les ont abandonnés pour aller vers une extrême droite sécuritaire et populiste, qui a attiré à elle les classes ouvrières et moyennes, pour employer le langage marxiste du passé.

La réaction des partis « républicains » n’a été que de condamner ses thèses nationalistes et xénophobes au nom de la morale et des « vertus républicaines », sans comprendre que cela ne repousse pas les électeurs du F N car ils se sentent compris par celui-ci dans sa condamnation des politiques en place. La crise économique a aggravé les conditions de vie de chacun et personne n’a su convaincre les électeurs d’une perspective d’amélioration. Ils n’ont plus confiance et le F N leur confirme que les partis traditionnels ne peuvent pas garantir le mieux souhaité.


Le F N utilise des boucs émissaires comme l’Europe… mais combien de fois les autres partis ne l’ont employée comme exutoire pour détourner les électeurs de leur propre manque d’efficacité ?… Le Front National utilise l’immigration, que de tout temps a servi de repoussoir, sous prétexte de concurrence aux emplois… Le F N utilise l’identité nationale en péril et se réclame de la laïcité pour repousser le danger d’une colonisation à l’envers… Ce qui répond à des questions très répandues parmi les électeurs, à des craintes, qui, justifiées ou non, existent bel et bien et que les partis politiques dits « républicains » ne prennent pas en compte ne serait-ce que pour les contester avec l’argumentation sérieuse de ceux qui comprennent et qui expliquent sans condamner l’interlocuteur.

Ils préfèrent nier plutôt que réfuter. C’est pourtant l’une des principales raisons de l’adhésion aux idées du F N qui s’implante durablement maintenant. Une autre raison étant le rejet de la langue de bois politicienne et le discrédit des élus ne disant pas la vérité, ne respectant pas leurs promesses électoralistes. Ce ne pas qu’un vote protestataire. C’est un vote pour « autre chose » quand on a plus confiance dans l’existant. Ceux qui votent F N espèrent qu’ils feront mieux que les traditionnels partis au pouvoir et ils sont prêts à passer sur beaucoup de travers pour avoir du nouveau. Ce sont certainement des illusions car le projet économique du Front National est inexistant, ou douteux, ou irréalisable, mais le rejet des acteurs du politique est tel que ses électeurs se disent « autant tenter autre chose », pourvu qu’il y ait changement de personnel politique.

Par ailleurs, parmi les abandons idéologiques qui ont coûté cher et qui ont conforté le F N en crédibilité il y a le refus de parler d’identité nationale sous prétexte que cela servait à l’extrême droite a refuser les immigrés. Cela a permis de montrer qu’on refusait de fait de parler de ce qui fondait la nation française. On n’hésitait pas ainsi à démentir Ferdinand Braudel qui avait traité de ce sujet en historien, ni à faire mentir le fait que chaque pays a son identité, sa culture, son histoire et ses traditions et que cela n’impose pas l’exclusion des autres. Bien au contraire car notre histoire est faite d’accueils divers aboutissant à une intégration, même quand, souvent, cet accueil ne fut pas chaleureux au début.

L’on a réduit ainsi le patriotisme au silence sous prétexte de confusion avec le nationalisme exécré par son chauvinisme. Sous prétexte de ne pas exclure, on a effacé du discours public ce qui peut légitimement faire fierté, et l’on s’étonne maintenant que les vertus républicaines, la tradition de liberté, tout ce qui a fait la France soit méconnu ou oublié… L’ouverture au multiculturalisme, le culte de la différence dont on avait voulu faire un droit, cela a abouti inconsciemment ou volontairement à une mise en cause de l’unité nationale. Sans se rendre compte que cela heurtait une bonne partie de la population et que la République passait ainsi en profits et pertes en même temps que la démocratie. La banalisation des valeurs finit par les faire oublier, après les avoir minimisées.

L’on a cultivé les différences contre l’intégration comme si l’idéal pour un pays était la juxtaposition de « nations » diverses dans son sein. Ces différences devenues provocatrices et trop voyantes parfois ont entraîné des réactions de rejet, condamnables au nom de la morale, mais bien réelles socialement et politiquement. On n’a pas voulu l’admettre.


Trop de choses ont fait que la classe politique discréditée par les affaires a perdu aussi le terrain de l’unité. Dans ce contexte, à cultiver la différence on a récolte le Front National.

Il ne faut pas rêver à un retour aux « 30 glorieuses », qui dans le contexte de mondialisation, ne reviendront pas en Europe. L’amélioration économique est un espoir mais l’adaptation de l’économie demande de ne pas refaire toujours ce qui a échoué depuis des années, les recettes du passé, tout en coûtant très cher. Elle demande des réformes administratives et politiques qui devraient dépasser les clivages politiques traditionnels et aboutir à des consensus.


La démocratie, et non seulement la République, est en danger. Les partis politiques sont chargés de la faire vivre. S’ils ne le font pas… alors, le danger est grand que les changements soient faits par d’autres. Le danger est un autoritarisme à venir se voulant efficace, qui dépasserait l’inexpérience et les rodomontades des responsables du Front National. Le F N pourrait préparer le chemin à autre chose de plus autoritaire !…

Les départementales passées, la droite se félicite de l’alternance qui lui fait reprendre une majorité de départements. La gauche se félicite d’avoir su en garder un nombre plus important que celui prévu par les sondages. Les deux se félicitent d’avoir contenu le F N pour le contrôle administratif et politique des départements qu’il visait… Ne va-t-on pas oublier le score en progression du Front National, son implantation durable, sa progression en élus, qui peut devenir une base de progrès futurs si rien n’est fait pour restaurer l’image de la classe politique, pour supprimer des privilèges devenus choquants, et pour instaurer une vraie la lutte contre la corruption et les abus des biens de certains ?

La crise économique et le développement de sources et des moyens d’information ont permis de connaître de tout le monde les objets de malversation, les pots-de-vin, la corruption, l’abus de biens, qui remplissent tous les jours les média et qui concernent des responsables politiques en France, en Europe, en Amérique et ailleurs. La confiance des citoyens a été perdue. Il n’y a pas que les contrats de vente à l’étranger qui sont en cause. Même dans la gestion quotidienne des villes, des institutions locales, des abus et des arrangements très profitables se font jour, des mises en examen sont prononcées par la justice sans que cela fasse perdre siège et avantages à ceux qui sont mis en cause. Des condamnations sont prononcées (avec inéligibilité parfois) mais avec les appels et la lenteur de la justice on peut voir passer les années (17 dans un cas célèbre dernièrement) sans que les intéressés ne perdent rien de leur position.

Je l’ai déjà dit : la République, si elle est en danger, c’est par ce que la démocratie est en danger. Si la démocratie est en danger, c’est parce qu’elle est dévoyée, mal comprise et discréditée par une classe politique qui n’a plus la confiance des citoyens et qui ne bénéficie du vote des électeurs que par défaut ou en contre. Mais la démocratie ne peut exister sans l’existence de partis politiques forts et représentatifs. On ne peut pas la faire vivre sans partis qui organisent et animent le débat et permettent l’alternance. On ne peut pas leur substituer les associations. Le débat politique, s’il peut s’initier par les initiatives associatives, ne peut se conclure que par le législatif qui relève de la représentation dont les partis sont partie prenante.

Le drame c’est que les partis politiques freinent la réforme et jouent les solutions anciennes, comptant avec l’atavisme des électeurs pour le vote connu ou utile, ne voyant pas la nécessité qu’ils ont de rénover leur pratique.

Face à la grande diversité des opinions critiques répandues dans les médias qui sont accessibles au grand nombre, il faut un langage de vérité qui éclaire l’électeur citoyen dans ses choix, en évitant la démagogie clientéliste qui finit avec le temps par révéler son côté mensonger. Il faut des hommes (des femmes) d’État pour dire la vérité. D’où l’exigence nécessaire pour le choix des candidats proposés par les partis. Une démocratie du XXIè siècle est à construire, améliorant et corrigeant celle héritée du XIXè et du XXè dont les défauts sont devenus trop voyants.

Tous les citoyens ne sont pas égaux en fait. Selon leurs fonctions dans la société ils bénéficient d’avantages ou subissent des inconvénients particuliers. Il faut arrêter de pousser un égalitarisme idéal qui ne correspond ni à la réalité sociale ni à la réalité biologique. Même au niveau de droits il est nécessaire de nuancer. Les élus politiques occupent une fonction très importante pour une bonne démocratie et bénéficient en raison de cela d’avantages non négligeables. En contrepartie, on est en droit d’exiger d’eux un comportement exemplaire et l’application immédiate de sanctions exemplaires, dont le remboursement des indemnités perçues s’ils sont condamnés avec interdiction d’éligibilité à vie après une condamnation pour malhonnêteté.

C’est par une déontologie très exigeante que les partis rétabliront leur prestige. Mais cela exige une législation particulière pour les élus afin d’empêcher qu’ils se représentent encore au suffrage après avoir montré un comportement malhonnête, même si le clientélisme fait qu’ils puissent être réélus : On n’a souvent que les élus qu’on mérite. Il n’y a que les partis qui peuvent proposer cela et le faire voter par modification du Code Electoral. Ils rechignent à le faire mais c’est que par un vrai « électrochoc politique » que la classe politique démocratique et républicaine se régénérera et que le slogan « tous pourris » ne pourra plus bénéficier aux populismes qui finissent par mettre à mal le système démocratique.

C’est aussi, par une prise en considération de l’intérêt général, dans un dépassement des intérêts particuliers, que le consensus politique pourra intervenir, même si cela semble utopique. Il faut que le système des classes ennemies, qui alimentent le clientélisme, s’efface pour qu’apparaisse ce qui est commun et que l’on cherche une vérité qui ne soit pas seulement du domaine de l’idéologique. Je sais que je rêve en imaginant une société réconciliée dont personne ne tirerait avantages contre les autres mais il faut quand même un peu de consensus et beaucoup d’efforts pour arriver à progresser en dépassant la mauvaise foi et l’imprécation idéologique. Pourquoi ne pas essayer alors que c’est la démocratie qui est en jeu ?…

Si l’on veut sauver la démocratie et arrêter son dépérissement il faut un langage de vérité dans les analyses et du courage dans les propositions faites pour qu’elles répondent à la réalité des faits et des promesses tenues pour améliorer et corriger ce qui ne va pas dans la société. Il faut pour cela des élus honnêtes, irréprochables, qui correspondent à l’exigence de Vertu que Montesquieu jugeait, dès le XVIIIe siècle déjà, indispensable à la démocratie.

Il faut répondre aux questions que les citoyens se posent et ne pas les éluder parce que l’on juge qu’elles ne doivent pas se poser, qu’elles sont politiquement incorrectes… Fabius disait il y a longtemps que « le Front National posait de bonnes questions mais apportait de mauvaises réponses»… Il faudra apporter des réponses justes et crédibles aux questions que beaucoup se posent et ne pas décréter que l’on ne prend en considération que celles politiquement correctes, ou estimées-telles par une pensée dominante moralisatrice.

Ce n’est pas par des exorcismes contre le malin ni par la répétition de recettes anciennes qui ont montré leur inefficacité que l’on luttera contre les déficits, mais par une gestion rigoureuse des budgets, par une lutte contre les dépenses somptuaires et inutiles. Dans beaucoup de matières, chômage, formation professionnelle, politique de la ville, etc.… combien de milliards n’ont-ils été dépensés sans efficacité aucune depuis des dizaines d’années… Peut-on encore reprendre les mêmes solutions sans s’interroger ?… Les élus politiques n’ont-ils pas à s’interroger et à expliquer à leurs électeurs la nécessité de changer de politique, au lieu de, de gauche comme de droite, proposer les mêmes dépenses inefficaces et qui maintiennent les banlieues dans un apartheid de fait ?…

Les « populistes » proposent de détruire, mais les « républicains » ne savent pas sortir des recettes qui furent possibles dans la croissance des « 30 glorieuses ». A la fin on n’avance pas et on ne sait pas donner espoir à ceux qui s’enfoncent dans le pessimisme et qui traduisent ce pessimisme dans la marginalisation identitaire ou dans l’abstention ou dans le vote contestataire dans les élections.

Le rôle des élus politiques est d’expliquer, de faire comprendre pourquoi leurs décisions sont prises et de les faire partager aux électeurs en leur montrant pourquoi elles sont justifiées. On ne peut faire partager et régénérer des « vertus républicaines » que par l’exemple de leur pratique donnée par la classe politique et non par des discours qui sonnent faux aux oreilles de citoyens désillusionnés.