Républicains et Laiques Audois

vendredi

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septembre 2005

La laïcité est-elle exportable en 2005

Ecrit par , Posté dans Non classé

Publié en juin 2005 dans la Revue POUR, n° 186, du GREP. Faisait partie d’un dossier Laïcité contenant une dizaine d’articles représentant les diverses opinions religieuses et laïques.

Quels sont les enjeux pour la laïcité en 2005 ? Certainement pas ceux de 1905, même si ceux-ci ont été fondamentaux pour clore les querelles du XIXe siècle et fixer l’avenir.
Les suites de la Révolution de 1789 ont été cahoteuses en apparence, mais linéaires en réalité. Le Concordat de 1801, rendant officielle la place de la religion catholique dans l’État après sa mise à l’écart dans la période précédente, a été une marche arrière. L’intention du Premier Consul était de mieux contrôler le clergé et son action en le faisant intégrer l’appareil de l’État.
Toute l’histoire du XIXe siècle a vu s’opposer une église cherchant à maintenir ses avantages, légalisés par le Concordat, et un pouvoir fluctuant mais qui, dès 1830 avec les lois Guizot et jusqu’aux années 1880, a souvent été en conflit avec cette église pour le contrôle des écoles, des lycées et de l’université.
L’aboutissement de ces différends a culminé avec les lois Ferry, qui ont institué une École publique, laïque, donc séparée de l’église catholique, devenue obligatoire et gratuite. Le combat laïque de ce siècle a porté sur le contrôle de l’éducation des jeunes. Le monarchisme militant de la hiérarchie catholique et de ses clercs donna à ce combat de la IIIe République une légitimité anticatholique et une dimension anticléricale. C’était une guerre scolaire, mais aussi un combat entre République et Monarchie à travers les hussards noirs et les clercs de l’église, pourtant alors rémunérés (Concordat oblige) par la République.
En 1901, les associations sortirent du seul cadre religieux ; en 1904, les congrégations furent soumises à déclaration et à autorisation, et en 1905 fut déclarée la séparation des Églises et de l’État, non sur le texte de Combes, contrairement à ce qui se dit, mais sur celui d’Aristide Briand.
Nous vivons sur le mythe d’une loi de 1905 dont on ne cite que les deux premiers articles : or elle en a 44. L’on fait semblant de croire qu’on n’y a jamais touché. On oublie le contexte d’après 1918.
La laïcité depuis 1905
Après 1905, la guerre (« la der des der ! »), la revanche sur « les boches, » entamée « la fleur au fusil », se termina par une victoire amère en 1918, laissant le souvenir de la souffrance dans les tranchées, du nombre important des victimes, et surtout du sentiment de l’inutilité de cette boucherie. Cette guerre amèna des prêtres à s’engager, à participer aux combats et à partager les souffrances des soldats. « L’Union sacrée » se traduisit par une implication du clergé dans la guerre et par la revendication d’une réconciliation nationale…
Oublié le pacifisme de Jaurès et la relaxe de son assassin, en 1919… La Chambre dite « Bleu Horizon » modifie la loi de 1905 et met à disposition du culte catholique des édifices communaux (églises), sans frais ni loyers en contrepartie.
Ceux qui avaient joué le jeu de la loi de 1905, protestants ou juifs, étaient perdants, car leurs associations cultuelles restaient propriétaires, mais à leurs frais. Les catholiques, qui avaient perdu leurs bâtiments, pouvaient en disposer désormais sans en assurer l’entretien, qui restait à la charge des propriétaires (les mairies).
Il en résulte aujourd’hui des positions divergentes sur la loi de 1905. Les catholiques sont favorables à ce qu’on n’y touche pas, les protestants et les juifs à une révision. Pour le culte musulman, proclamé deuxième religion de France, le débat est ouvert, en attendant les bouddhistes…
La relation avec les religions est toujours conflictuelle avec ceux qui refusent qu’on puisse être agnostique ou athée, ou même que l’on puisse changer de croyance.
Apparaît dans le paysage une religion qui ne semble pas traitée avec équité par rapport aux autres, qui se radicalise et qui est financée par des fondamentalistes étrangers. Elle touche une population jeune, qui vit l’exclusion économique dans un contexte postcolonial et se replie dans un réflexe identitaire. Faut-il la traiter comme les autres ou admettre une exception de financement contraire à la loi de 1905 ?
Quelle est la sincérité des laïques qui ne le sont que par opposition aux musulmans ?…
Enfin, la laïcité, dans le cadre européen et mondial, est-elle franco-française ou peut-elle être exportée hors de nos frontières ? Ses valeurs sont-elles vraiment universelles ?
Une valeur universelle ?
Qu’est-ce qui permettrait à la laïcité d’être reconnue et acceptée par tous ? Si nous voulons la justifier par les événements qui nous sont connus (ou qui devraient nous être connus), nous n’avons aucune chance de la faire partager au-delà de nos frontières.
Si nous voulons faire écrire explicitement dans les textes européens la laïcité et notre propre définition de celle-ci, nos partenaires européens, sauf un petit nombre, refuseront notre arrogance et manifesteront leur incompréhension.
Si nous voulons être efficaces, nous ne devons pas nous cantonner à exiger de faire transcrire ailleurs ce qui existe chez nous. Nous devons nous adapter au contexte extérieur. Cela ne signifie pas que nous renoncions à notre idéal laïque, mais que nous cherchions à le rendre compréhensible par ceux qui ont vécu dans un cadre historique différent du nôtre.
Pour être connus et compris ailleurs, il faut nous dégager de notre « franchouillardise ». Le passé scolaire et historique du XIXe siècle français, avec ses avancées et ses reculs, ne signifie rien hors de chez nous. Alors que l’esprit de la Révolution et l’idéal de liberté qui se répandit alors dans le monde est toujours vivace.
Le libre arbitre des jeunes est à préserver, l’emprise cléricale sur la jeunesse et sur les familles doit être limitée, la coexistence de populations d’origines diverses dans une entité nationale doit être encouragée, la liberté individuelle de conscience doit être maintenue dans cette unité nationale.
La nécessité de promouvoir une vie sociale commune, malgré toutes les diversités, interpelle tous nos interlocuteurs dans les autres pays.
Résurgence des cultures nationales
Si, en France, chacun pense que l’intégration des « indigènes » venant d’autres provinces hexagonales et celle de minorités « allogènes, » autrefois considérées « non intégrables, » a pu être réalisée, chacun reconnaît les difficultés à réussir, culturellement et économiquement, celle des nouveaux arrivants, toujours plus différents.
Hors de France, la laïcité se heurte à la résurgence des frontières arbitraires issues de la colonisation en Afrique, provoquée par des traités diplomatiques qui, ignorant les populations concernées, a séparé des « nations » culturelles ou ethniques entre plusieurs États. Des conflits récents en résultent.
La « macédoine » de pays issus de la décomposition de l’empire austro-hongrois après 1918, la balkanisation de l’empire ottoman à cette même époque et les retouches des frontières après 1945 en Europe centrale… auront encore des conséquences s’il n’y a pas d’élément fédérateur… L’Union européenne peut être cet élément !
Ces « nations » restent séparées : elles vivent dans des quartiers différents, dans des écoles différentes, ne se côtoient qu’exceptionnellement et sont toujours prêtes à se massacrer, comme l’ex-Yougoslavie nous l’a montré. Rien ne les rapprochera si ce n’est une idée, aujourd’hui hypothétique, d’avenir commun, qui dépassera les différences.
Une vision laïque permettrait de faire coexister ces « communautés » malgré leurs différences culturelles, leur religion et leurs oppositions passées. Ainsi pourraient cohabiter Palestiniens et Israéliens, Grecs et Turcs à Chypre, Hindous et Musulmans au Pakistan, en Inde, au Cachemire, au Bengladesh, etc.
Tant que l’on ne séparera pas ce qui appartient au privé (domaine de chacun), avec la liberté de croyance et le maintien de traditions culturelles, et le public (domaine de tous), la coexistence sera impossible. Celle-ci nécessite la neutralité des institutions afin que les oppositions (souvent insurmontables) puissent se fondre dans un creuset nouveau, un métissage culturel qui lie les individus.
Faute de quoi, il n’y aura pas d’avenir commun et tout est à craindre dans l’exacerbation de ces différences.
Militantismes en France et ailleurs
Il existe deux militantismes complémentaires qui ne s’excluent pas, mais qu’il ne faut pas confondre : Le combat laïque n’a pas la même signification en France et hors de France.
En France, il a pour but le respect par tous des lois laïques et, surtout, le respect de leur esprit : la neutralité des institutions ne doit pas souffrir d’entorse. Doivent être respectées la liberté de croyance et de pensée de chaque citoyen et, surtout, la neutralité des organismes officiels : les élus politiques et les représentants de l’État doivent être exemplaires pour exiger que la loi soit respectée. Ce n’est pas toujours le cas.
En Europe et dans le monde, nous n’avons aucune chance d’imposer ni le mot ni nos textes législatifs concernant la laïcité, surtout quand nous voulons voir reprendre ailleurs, rigoureusement, ce que nous n’arrivons pas à faire appliquer strictement chez nous !
Pour être entendus hors de France nous devons promouvoir la coexistence d’individus différents, les libérant d’une pensée officielle unique, afin qu’ils gardent leur libre arbitre et que se dégage cependant une unité collective de destin.
Nous pouvons aider à dénoncer l’emprise des religions sur la politique, aider à faire comprendre, par notre expérience, la nécessité pour cela de parvenir à une vraie séparation entre le domaine religieux, individuel, et le domaine officiel, commun à tous.
Nous pouvons compter sur le progrès de la laïcisation des sociétés occidentales, mais nous n’avons aucune chance d’imposer nos idées par des textes que nous dicterions et que personne ne reprendrait sans l’appui de laïques issus de chaque pays.
Dans les traditions communautaristes de Hollande, d’Allemagne et d’Angleterre, ce sera long. Mais la nécessité d’une idée commune, qui laisse libre l’espace de liberté individuelle, est intelligible pour les non-Français. Peu importe qu’ils n’aient pas de vocable équivalent pour dire la laïcité, l’idée laïque fait son chemin quand on l’explique avec des arguments qui permettent aux étrangers de trouver une solution à leurs problèmes.
Aux États-Unis, la séparation fait partie intégrante de la Constitution (le Premier Amendement). Reste à la rendre effective face à la pression sociale. En Amérique latine, les fondamentalismes religieux s’opposent aux mouvements de libération marxistes, laissant peu d’espoir immédiat pour les idées laïques.
En Asie, les mouvements religieux sont forts et dominent parfois les États, devenus théocratiques, quand ils ne prennent pas le dessus sur l’athéisme dominant. En Afrique, la corruption des gouvernants s’accommode des religions. Ce sont des terres de mission pour la laïcité.
Un Droit de l’Homme
Ce qui fait l’universalité de la laïcité n’est pas sa forme française, mais la valeur d’exemplarité de la neutralité de l’État et des institutions officielles. Ce n’est pas non plus l’opposition d’une école publique à une école confessionnelle, même si l’existence de cette école neutre est importante en tant que lieu d’accueil des jeunes sans distinction.
Les démocraties doivent garantir la liberté d’opinion et la liberté de croyance. Cette liberté doit bénéficier aux individus, libres de croire ou non, de changer de croyance s’ils le veulent, sans contrainte ni interdiction officielle, ni menace religieuse sur leur vie pour apostasie.
L’objectif pour les laïques est de faire comprendre ce que veut dire garder les croyances dans le domaine privé, pour éviter les conflits avec celles des autres et ne maintenir dans le domaine public que ce qui est politique (vie de la société) où les choix doivent être communs et ne pas se réduire aux besoins communautaires.
La laïcité est liée aux Droits de l’Homme. Ce droit exige que les religions ne dominent pas la vie sociale, qu’elles n’imposent pas leurs préceptes à l’ensemble de la société. La loi laïque garantit les différences qui peuvent être aussi religieuses. Elle respecte les religions.
Nous pouvons « exporter » la laïcité hors des limites de notre territoire national, si nous trouvons les mots qui permettent à des communautés qui ont une autre histoire que la nôtre de comprendre la signification émancipatrice de cette notion.
Raymond BELTRAN
le 02 septembre 2005