Républicains et Laiques Audois

mardi

13

mai 2014

Etre « "un caballero" »

Ecrit par , Posté dans Non classé

Pierre Perret racontant dans une chanson son jeune âge affirme qu’à ses 6 ans on lui disait « tu es un gentleman » pour l’assurer dans son maintien. J’ai longtemps préféré cette traduction pour le concept espagnol de « caballero », tant « cavalier » est inapproprié et « chevalier » inusité dans ce sens, alors que « gentilhomme » ne correspond pas à « caballero ».

Au lieu de « Mesdames et Messieurs » il se dit en Espagne « Señoras y caballeros » lorsque l’on aborde une certaine quantité de personnes ou en présence d’un groupe ou bien à la radio comme à la télévision.

Je ne cite pas cette qualité au hasard car, pour moi, l’expression hispanique de caballero n’est pas seule expression d’une urbanité désuète encore en usage en Espagne. Elle est pour moi une qualité morale qui impose des obligations et rigueur. Je ne peux pas me dégager du Quichotte avec le « chevalier à la triste figure » qui s’imposait des devoirs qui ne relevaient d’autres contraintes que celles que lui-même avait choisies en fonction de son code d’honneur personnel.

Cela s’appelle « pundonor ». Aussi intraduisible que caballero… tant ce sont des choses qui ne relèvent pas d’une morale universelle mais d’une conception intime de la vie qui vient des traditions, de la culture, qui ont imprégné mon enfance et qui font partie des relents du « casticismo » que j’ai connu par mes lectures plutôt que par une pratique qui était en usage dans des « classes sociales » que je ne fréquentais pas dans ma « condition » d’alors.

J’ai probablement aperçu des exemples autour de moi, de ceux qui fréquentaient des « tertulias » et qui s’entouraient de la cape traditionnelle des madrilènes cultivés, « castizos » enracinés dans une culture à laquelle je n’avais pas accès mais dont je savais qu’elle existait.

Finalement ce n’est ni par le contact ni par l’osmose que j’ai eu cette imprégnation mais seulement par la lecture et par une aspiration personnelle un peu romantique à m’assimiler à cette condition de caballero qui devenait pour moi un idéal et un aboutissement de ma vie future d’homme. Je ne crois pas y avoir renoncé par la suite.

Mes deux aspirations « honnêteté » et « comprendre les autres » doivent certainement découler de mon ambition de devenir un jour un caballero qui se comporte comme tel dans la vie courante et qui ne renonce jamais à être considéré comme tel. De là doit découler une élégance dans le comportement que je m’efforce d’avoir même si je n’arrive pas toujours à l’obtenir et si personne ne s’en aperçoit. Cela fait un peu l’étrangeté de mon comportement qui frappe ceux qui me connaissent et qui me trouvent singulier.

Il n’y a pas très longtemps que j’ai eu connaissance de l’œuvre de Miguel de Unamuno, de son personnage dans lequel je reconnais le côté chevaleresque (don quichottesque) de son intervention fameuse à Salamanca en 1936. Mais depuis longtemps je me reconnais dans le titre d’un de ses ouvrages importants. « Le sentiment tragique de la vie » qui n’est pas pour moi une notion assimilée mais vécue. Cela fait partie de ma culture maternelle et je l’ai en commun avec beaucoup d’espagnols, même si je ne connaissais pas ce livre, j’avais depuis toujours ce sentiment en moi.

Cela fait partie de l’intime, cela ne se montre pas, mais cela se ressent très fortement. Les espagnols, peut-être les castillans, je n’en sais rien, sont tristes. C’est une tristesse profonde et les accès de joie ne durent pas. Ceux-ci sont mêlés de réserve et peuvent se transformer rapidement en mélancolie. Les excès collectifs ne durent pas. La joie se ressent en soi, mais on ne sait pas l’extérioriser. Peut-être cependant que j’en rajoute car dans mon cas personnel mon état physique a eu une influence déterminante dans mon comportement et le flegme britannique m’a attiré dans mon enfance et influencé cette froideur apparente que certains ont qualifié de « iceberg » et qui cache bien ma sensibilité.

Il est possible que je sois en train de me perdre dans une singularisation simplement rêvée mais que d’autres « co-nationaux » pourraient cependant décrire de manière analogue. Je voudrais remarquer ainsi que je crois avoir la capacité de comprendre des comportements hispaniques et des réactions qui leur sont propres et que mes compatriotes français ne comprennent pas toujours. C’est ce qui me reste d’une culture première, superficielle et primaire, qui s’est située plus au niveau de la compréhension qu’à celui des connaissances acquises à l’école.

J’ai bénéficié de deux cultures et, paradoxalement, compte tenu de ce que j’ai écrit ci-dessus, c’est la culture française qui prédomine en moi car c’est la seule qui m’ait accompagnée dans mes passages par l’éducation, par mes lectures et par la vie courante, professionnelle et familiale. A mon arrivée en France, je n’ai pas été pris dans les réseaux communautaires espagnols, ayant choisi dès le début l’intégration comme allant de soi, ayant tout de suite compris que notre séjour était définitif. Mais je n’ai jamais été honteux de mes origines, que je n’ai jamais cachées, contrairement à certains. J’ai choisi d’être Français, pleinement, mais je n’ai pas oublié d’où je venais et j’ai toujours gardé un pied dans la culture espagnole.

Peut-être que je devrais mieux préciser qu’un caballero est à la recherche d’un modèle chevaleresque de comportement. Etre un caballero c’est rechercher une élégance dans le comportement faite de réserve, de modestie dans l’expression. C’est aussi une manière d’assurer les conséquences de ses propres actions sans jamais les rejeter sur d’autres si elles ne sont pas bonnes. C’est une ambition qui prime les autres pour atteindre ce modèle, « l’inatteignable étoile » que Jacques Brel a bien su distinguer dans le romantisme quichottesque, ce modèle que l’on n’est jamais sûr de réussir mais que l’on cherchera toujours.

Etre un caballero est donc avoir une grande exigence de soi. Ne jamais se contenter de ce qui est médiocre et avoir une pointe de romantisme pour inciter à se dépasser. C’est se dire quand on s’est engagé à réussir quelque chose que la tâche sera accomplie sans aucune excuse quelles qu’en soient les difficultés, sans faiblir devant la réalisation de son engagement. C’est se donner pour modèle les pilotes de l’aéropostale qui devaient tout faire pour que le courrier arrive à destination sans jamais faire défaut. J’ai à ce propos quelques souvenirs de Tunis et de la transmission des dossiers maladie qui ne fut jamais interrompue pendant le temps où cela dépendait de moi. J’y ai alors pensé à St Exupéry et à ses compagnons de ligne, les dossiers triés n’ayant jamais manqué la valise diplomatique y compris quand un accident aurait pu justifier un retard et que j’étais seul sur place : jamais ce service ne fut interrompu.

Vouloir que l’on puisse dire de soi : « es un caballero !» (« il est un vrai gentleman ! »).

Raymond Beltran Le 13 mai 2014