Républicains et Laiques Audois

samedi

16

janvier 2016

Défendre encore la laïcité !

Ecrit par , Posté dans Non classé

 

Défendre la laïcité c’est aussi affronter les adversaires de celle-ci.

Certains de ces adversaires le font de manière subtile, en jouant sur les ambiguïtés que comporte l’absence de définition juridique du mot et sur les « accommodements raisonnables » qui ont permis de transiger dans la vie publique avec la rigueur de son application.

Je ne m’attarderai pas sur certains arguments qui reviennent toujours sur la confusion entre la sphère publique et le domaine public, qui limiterait la liberté de conscience, laquelle ne pourrait pas s’exprimer à l’extérieur de son chez soi privé, prétendant ainsi interdire toute manifestation religieuse publique, alors que la sphère publique, nous ne cessons de l’affirmer, ce ne sont que les organismes officiels dont la neutralité est exigée par la laïcité. L’expression des opinions religieuses ou politiques n’a jamais été interdite dans la rue, ni pour les individus ni pour les associations, partis ou religions si elle ne viole pas l’ordre public et si elle respecte la loi. Les individus n’ont jamais eu interdiction d’exprimer leurs opinions dans la vie publique, hors des institutions officielles qui doivent rester neutres.

La TV avec ses émissions religieuses et l’actualité du Vatican ou des offices religieux, les interventions des religieux dans la vie publique suffisent à montrer la fausseté de l’argumentation prétendument philosophique qui oppose sphère publique et sphère privée.

Mais il y a des arguments paradoxaux. Ainsi, celui qui s’appuie sur la liberté de conscience pour refuser la laïcité !… Cela revient à user de la liberté de conscience pour contester ce qui, en France, est la base politique et juridique de cette liberté de conscience. Cela fait penser à l’affirmation cynique disant « en vertu de vos principes, que je ne partage pas, je ne cesserai pas de travailler à les supprimer pour vous imposer les miens » Mais en réalité, ce refus ne vient pas de là. Il est dû à ce que l’on est favorable à l’instauration d’un multiculturalisme comme solution à la diversité ethnique et religieuse que l’immigration récente amène et au fait qu’on croit que c’est la laïcité qui s’y oppose.

Le droit à la différence qu’une certaine classe politique défendait il y a quelques années a laissé des traces dans la société et certains pensent que le multiculturalisme est la solution aux difficultés d’une intégration qu’ils croient, à tort, impossible à réaliser pour des immigrés musulmans. Comme toujours, l’on s’arrête à une affirmation et l’on n’en veut pas tirer les conséquences de son application. On se contente de prendre l’exemple de certains pays, croyant que tout se passe bien chez eux et on veut ignorer les problèmes qu’entraîne là-bas le multiculturalisme.

Le développement séparé a des effets sur la coexistence de citoyens différents qui vivent dans des quartiers spécifiques et sont soumis à des coutumes différentes dans un même pays, alors qu’ils ne se considèrent pas membres de la même nation mais qu’ils veulent cependant bénéficier d’une égalité absolue au niveau des prestations. Le multiculturalisme va à l’encontre des valeurs qui nous rassemblent depuis la Révolution de 1789 : les citoyens sont des individus et non des communautés concourant collectivement au suffrage.

La laïcité est venue en France dans l’héritage de la Révolution Française, après des tâtonnements historiques qui ont duré tout au long du XIXè siècle. De Napoléon I qui voulut, en contrepartie des avantages du Concordat, mettre l’église catholique sous le contrôle de l’Empire, tout en libérant le culte protestant et juif de la tolérance ou de la clandestinité, à la laïcité de l’enseignement public et à la séparation des églises et de l’État il y eut des allers et retours de puissance mais dans une progression qui se termina par une rupture.

L’unité de la Nation a précédé la laïcité et ne découle pas de la laïcité mais de la Révolution. Les révolutionnaires proclamèrent que la France est une et indivisible et notre Constitution a maintenu que nous sommes une « République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Les écoles laïques ont contribué, au début de la IIIè République, à l’unicité de la Nation par l’unité linguistique qui leur fut donnée en mission et par la formation des républicains.

Le multiculturalisme et les ségrégations sociales sont contraires, je le repète, à notre tradition politique et à notre histoire basée sur l’unité des citoyens, sur l’égalité en droits de tous. La laïcité n’est qu’un moyen politique, élaboré progressivement, pour assurer la liberté de conscience de tous les citoyens en les libérant des contraintes religieuses officielles.

Je ne comprends pas ainsi qu’au nom de la liberté de conscience on puisse refuser la laïcité. Elle n’est qu’un mécanisme politique permettant d’assurer cette liberté dans notre démocratie républicaine. Elle a abouti à des équilibres : liberté individuelle, et donc liberté de culte, par la neutralité de l’État et de ses institutions. Pas de discrimination entre les religions placées sur un plan d’égalité et dont le développement est indépendant de l’État.

Un autre argument m’a franchement étonné : Il ne me semble être qu’une posture intellectuelle, opposant République et Laïcité !… Encore une fois parce que la Laïcité est un moyen que la République a adopté pour arriver à cet équilibre.

La laïcité ne diminue en rien la République, puisqu’elle n’est qu’une valeur républicaine, une affirmation de neutralité religieuse dans la République. Est-ce qu’on voudrait à la place une République soumise à la religion ? La laïcité ne peut pas exister sans démocratie. S’il y a des républiques qui ne sont pas laïques, il se trouve qu’en France, notre République est laïque. C’est un héritage, un acquis, c’est notre histoire.

Une argumentation courante consiste à dire que les jeunes ne connaissent pas bien la laïcité, qu’ils la comprennent comme une contrainte que l’on applique aux religions et, plus particulièrement aux musulmans, donc comme une négation de la liberté empêchant les pratiques religieuses de l’islam. Derrière cela apparait la question du voile pour les jeunes filles à l’École.

Ayant déjà beaucoup écrit depuis des années sur le voile et le côté provocateur et ségrégatif de son emploi à l’École, comme celui de l’usage des niqabs ou autres burqas sur la voie publique, je renvois à mon site (www.republicains-laiques-audois.org) plutôt que de redire ici la même chose, je me tiendrai à l’argument de l’ignorance de la laïcité par les jeunes.

C’est vrai que depuis qu’il a été « interdit d’interdire » la morale et l’instruction civique ont été délaissées et qu’il était devenu ringard d’en parler. L’enseignement de la morale devenait obsolète malgré les instructions ministérielles et les programmes scolaires. Mais, est-ce qu’il est interdit de vaincre l’ignorance par l’enseignement, par la parole et par l’action ? Doit-on laisser croire que tout est autorisé et que le prosélytisme est recevable dans l’école dont la mission est d’être neutre et de se situer hors des cultes ? Alors que la laïcité dans le cadre scolaire a pour but de maintenir une égalité entre les jeunes faisant abstraction de la religion, faut-il tolérer des signes distinctifs ostentatoires des différences de croyances ? Alors que le foulard s’accompagne souvent du refus de certains enseignements scientifiques, de la pratique du sport et qu’ainsi une ségrégation religieuse pénètre insidieusement le Collège.

Est-ce que l’on doit s’interdire l’éducation de la laïcité chez les jeunes parce que personne ne l’avait fait auparavant ? Doit-on penser que les jeunes ne doivent pas apprendre que la liberté a des limites dans le cadre de la loi ? Il n’est pas étonnant qu’ils ignorent également que la démocratie obéit à des règes si on ne veut pas qu’elle soit anarchie.

S’il n’y a pas de morale laïque, fondée sur des « dogmes » laïques, il y a une manière laïque d’enseigner la morale. C’est-à-dire tenant compte de la vie sociale, de ses contraintes, de la nécessité de protéger les personnes, individuellement et collectivement, de leur permettre de s’épanouir et que cela nécessite des limitations des libertés, des comportements réciproques et d’une loi, perfectible, qui doit s’adapter aux évolutions sociales pour permettre le vivre ensemble. Il n’est pas obligatoire que les obligations morales soient fondées par la crainte d’un enfer ou la soumission à un dogme. Il est nécessaire d’expliquer une morale qui se confond avec le civisme et l’exercice libre de la citoyenneté. Cela peut être une manière d’initier à la laïcité par la réflexion sur la société.

L’actualité me fait réagir à l’usage de la kippa en ville et à la tenue de certains rabbins. Cela me choque autant que les niqabs dans les rues de France et les djellabas en ville. Rien ne l’interdit légalement si le visage n’est pas caché et si l’ordre public n’est pas troublé. Mais ce ne sont pas des obligations religieuses. Ce sont des manifestations identitaires d’une religion qui veut montrer sa présence et ses différences aux autres. Ce sont des manières de se distinguer des autres et cela provoque une gêne pour ceux qui les côtoient, autant que la soutane des intégristes catholiques.

La liberté des cultes ne perd rien si l’on s’habille comme tout le monde, avec les variantes multiples de la mode et de la personnalité de chacun, qui n’empêche pas un affichage discret des options confessionnelles. Le « je suis différent de vous et je vous le fais savoir par mon accoutrement qu’il vous plaise ou pas ! » ne peut que provoquer des réactions d’hostilité et alimenter le racisme en séparant les citoyens en fonction de leur religion. Il est lamentable que deux députés se soient promenés en kippa dans les couloirs de l’Assemblée Nationale, soi-disant pour montrer leur solidarité avec les juifs mais en faisant ainsi l’apologie de l’affichage des différences religieuses entre citoyens.

Enfin, il arrive souvent que l’on parle de modifier la loi de 1905 et que l’on se plaigne du fait que l’on refuse systématiquement toute modification, comme si une loi ne pouvait pas être améliorée ou adaptée aux évolutions sociales. Si certains disent clairement qu’ils veulent faire sauter l’interdiction du financement des cultes par l’État, en particulier au bénéfice du culte musulman, ils ne disent pas, mais cela en découle, qu’ils veulent autoriser les élus politiques à subventionner un autre culte, car, alors, les autres ne peuvent pas être exclus de cette possibilité.

Cela n’est pas adapter la loi mais la détruire en revenant à une sorte de Concordat qui intégrerait les religions dans les institutions en leur accordant les libertés que la loi leur donne mais en permettant d’effacer la séparation dans l’aspect financier, leur financement pouvant alors être assuré par l’État.

Mais souvent l’argument est plus spécieux. L’on s’étonne de l’opposition des défenseurs de la laïcité à la modification, mais sans préciser ce qui devrait être modifié. L’on feint d’ignorer que la loi du 9 décembre 1905 a été modifiée en avril 1908 (art. 6, 7, 9, 10 et 14), en janvier 1914 (art 17), en décembre 1943 (art 19), en juin 1966 (art. 19) et en juillet 1998 (art. 13), qu’elle a vu trois articles abrogés en entier art. 30 en juin 2000, art. 41 en janvier 1935, et l’art. 42 en janvier 1973. Il y avait initialement 44 articles et ils restent en vigueur 41 avec les modifications introduites aux dates précisées ci-dessus.

En fait, l’essentiel de la loi se trouve résumé dans le contenu des deux premiers articles sur lesquels se base la séparation et l’indépendance réciproque de l’État et des églises. Les articles suivants se contentent de préciser les conséquences pratiques de ces principes pour maintenir le déroulement de l’existant alors et pour préciser des modalités de fonctionnement après. Cela ne veut pas dire qu’ils n’aient pas d’importance mais ils ne sont que des conséquences des art. 1 et 2. Ces articles sont considérés comme ayant presque valeur constitutionnelle, mais ils ne peuvent pas être inscrits dans la Constitution car alors ils s’appliqueraient de plein droit à l’Alsace-Moselle et détruiraient le système hérité de Bismarck qui est en vigueur sur place, maintenu après 1918 et qui ne concerne pas que la religion.

Je reviens à l’argument de la loi à enrichir et adapter sans dire ni comment ni sur quoi. Si ce qu’on veut est supprimer l’essentiel, la séparation des églises et de l’État, en modifiant l’art. 2, il faut alors se rendre compte des conséquences que cela comporte et que j’ai déjà explicitées ci-dessus. C’est aller contre la tendance d’autres pays. La Constitution des USA dès 1791 en a fait son premier amendement que Thomas Jefferson, son instigateur, qualifiait de « mur de séparation entre églises et État, » qui est toujours en vigueur.

La Constitution italienne de 1947 indique dans son art. 7 que « L’État et l’église catholique sont, chacun dans son domaine particulier » indépendants et souverains » et dans l’art. 8 que « Toutes les confessions religieuses sont également libres devant la loi », mais en précisant « qu’elles doivent s’organiser sans que cela s’oppose à la loi italienne. » La Constitution espagnole de 1978 qui a conduit à la démocratie précise dans son art. 16.3 que « Aucune confession n’aura de caractère officiel » après avoir dit en 16.1 que « se garantit la liberté idéologique, religieuse des cultes , des individus et des communautés sans autre limitation dans leur manifestation que celles qui sont nécessaires pour le maintien de l’ordre public que la loi protège… »

Je ne peux pas penser que l’on veuille revenir sur cette séparation des églises et de l’État qui nous ferait reculer en France y compris par rapport à l’Espagne et l’Italie.

Alors reste l’équilibre entre la liberté de conscience individuelle que la République garantit, la liberté de culte qui en résulte et la non distinction par l’État entre les religions. Je ne peux pas croire que ce soit la révision souhaitée !…Le danger et ce qui doit mobiliser les défenseurs de la laïcité est que sous prétexte vague d’adapter la loi aux changements de la société, on touche à l’essentiel, à ce qui fait son fondement, les art. 1 et 2.

Hors de toute hypocrisie, ce que certains souhaitent c’est la restauration des privilèges ecclésiastiques et la possibilité de subventionner les religions. Il vaudrait mieux le dire en toute franchise et que l’on parle alors franchement du coût de l’entretien des bâtiments communaux que payent les Mairies et qui servent à l’église catholique et de l’exemption de tout loyer pour cet usage par les associations diocésaines.

En raison « des racines chrétiennes de la France » on veut revenir aux financements par l’État d’avant 1905, mais en préservant l’indépendance des églises, que Napoléon voulut juguler, grâce à un multiculturalisme admis et favorisé. Voilà de quoi faire avancer encore mieux le F. N. en provocant le rejet de « l’invasion des cultures étrangères » qu’il veut faire craindre et de quoi consolider sa version de la laïcité utilisée comme un rejet xénophobe des musulmans.

Raymond Beltran

Le 16 janvier 2016