C’était presque toujours des jeunes, à la fleur de l’âge, fauchés pour la libération de Paris… Je me suis interrogé sur la motivation de leur acte, que je comprenais, mais aussi sur leur passage à l’acte. Je comprenais leur geste et je me posais la question personnelle : « qu’est-ce que j’aurais fait à leur place… aurais-je eu face à l’événement la bonne réaction ? »

Il est trop facile quand on ne risque rien, que l’on parle devant des tiers, de se vanter gratuitement que l’on se serait comporté comme des braves parmi les braves dans des circonstances passées !…

Je me dis qu’on doit admirer leur détermination et leur choix, leur prise de risque les ayant amenés au sacrifice de leur vie. Le risque, ils ne l’ignoraient pas, mais cela ne comptait pas face à l’avenir radieux que l’on souhaitait, contre la résignation que l’on refusait, à la veille du retour à la liberté que l’on espérait.

« Les Allemands étaient chez moi/ « On m’a dit « résigne toi »/ « Mais je n’ai pas pu/ « Et j’ai repris mon arme » (1)

Je me suis interrogé : leur sacrifice n’y a-t-il pas été inutile pour atteindre l’avenir dont ils rêvaient. Tous leurs espoirs idéalisés de renouveau social pouvaient-ils être réalisables ? Ils ne se posaient pas la question. Pour eux, il fallait arrêter la soumission à l’Allemagne nazie qui maintenait la France occupée et rétablir la démocratie, une démocratie revitalisée qui devait être purifiée des travers anciens, par ailleurs oubliés car « que la République était belle sous… l’occupation et le pétainisme !… ».

« Personne ne m’a demandé/ « D’où je viens et où je vais/ « Vous qui le savez/ « Effacez mon passage » (1)

Je ne sais pas s’ils étaient fiers de participer à la libération de Paris. Je crois qu’ils y participaient parce que cela leur semblait normal. Ils voulaient une revanche devant l’arrogance nazie et ils voulaient être parmi ceux qui auraient contribué à cette libération. C’était normal qu’ils y soient présents.

Alors que beaucoup se contentaient d’attendre, sans prendre de risques, ils ont pensé que la liberté était un bien trop précieux pour ne pas s’engager pour la retrouver.

« J’ai changé cent fois de nom/ « J’ai perdu femme et enfants… » (1)/

Je m’interrogeais aussi sur ce que ces jeunes tombés au combat dans la guérilla urbaine auraient pu penser, eux qui étaient morts pour un idéal, de la société qui est la nôtre, que leur sacrifice a permis. Une société si éloignée de celle qu’ils rêvaient pour l’après-guerre.

« Hier encore, nous étions trois/ « Il ne reste plus que moi/ « Et je tourne en rond/ « Dans la prison des frontières » (1)

Ils avaient sacrifié leur jeunesse et leur avenir pour que les autres vivent mieux. Même s’ils ne s’étaient pas posé de questions pour s’engager, c’est bien pour une vie meilleure qu’ils sont morts. Auraient-ils consenti ce sacrifice s’ils s’étaient posé des questions sur ce futur qu’ils n’ont pas connu ? S’ils ne cherchaient pas la gloire, combien il est triste de voir que leurs noms sont méconnus et qu’il ne reste de leur souvenir, qu’une plaque sur le lieu de leur mort… Plaque que les piétons ignorent, pressés de vaquer à leurs occupations…

« Le vent souffle sur les tombes/ « La liberté reviendra/ « On nous oubliera/ « Nous rentrerons dans l’ombre » (1)

Un livre publié l’an dernier (« Nous n’étions pas des héros ») par un journaliste, Benoît Hopquin, qui a recueilli le témoignage de 14 jeunes combattants ayant traversé la guerre et survécu à celle-ci, m’a ramené à ces réflexions anciennes. Le contact de ces jeunes avec la société réelle de l’après-guerre a été source d’interrogations qui rejoignent ce que j’imaginais.

Il est difficile de résumer leur témoignage. Leur difficulté à se réadapter à la paix, avec le retour de la médiocrité : « les gens avaient repris leurs vies comme si rien ne s’était passé, comme si tant d’hommes et des femmes n’avaient pas été tuées… Le convalescent croise dans Caen en ruine les gens qui avaient soutenu les occupants. Il ne comprenait pas que l’épuration n’avaient pas été plus virulente »… « Il découvrit l’étendue de la délation !… Tous ceux qui avaient louvoyé pendant l’occupation revenaient aux affaires. Ils refaisaient leur beurre… » (Le Monde du 15 avril 2014)

Parfois ils ressentaient la gêne de ceux qui, planqués auparavant, les voyaient apparaître comme un reproche, témoignage de ce qu’ils n’avaient pas fait eux-mêmes. Surtout, ceux qui avait su profiter pour avancer professionnellement et qui regardaient avec condescendance ces « engagés» qui avaient laissé en suspens leur avenir à 18 ou 19 ans pour ne penser qu’à un avenir plus solidaire à construire.

Il fallait libérer la France de l’occupant, il fallait résister. Mais combien furent-ils, si peu nombreux avant la fin 43 et l’année 44 !… Ceux qui n’ont pas pu vivre l’après, morts au combat, en déportation ou assassinés par la milice, n’ont pas pu réaliser ce que les survivants ont vécu : que rien n’avait changé et que tout avait recommencé comme avant avec les inégalités et les profits illicites du marché noir.

Je pense que pour les uns et pour les autres leur combat ne fut pas vain car il fallait émerger de la soumission que fût la collaboration de Pétain avec Hitler. Il ne fut pas vain mais il ne put pas réaliser leur rêve d’une société idéale. La même société imparfaite renaissait après, pas celle pour laquelle leurs camarades étaient morts, mais la liberté renaissait grâce à leur mort. Il a mieux valu que les morts ne sachent pas que leur sacrifice, s’il gagnait la liberté, ne changeait pas la société !…

Raymond Beltran
Le 8 mai 2015
(1) « La complainte du partisan » écrite en 1943 par Anna Marly et Emmanuel d’Astier de la Vigerie