Républicains et Laiques Audois

lundi

5

décembre 2011

Après les printemps arabes…

Ecrit par , Posté dans Non classé

J’ai déjà réagi au romantisme avec lequel certains se laissaient aller aux événements populaires de Tunis, d’Egypte et d’ailleurs sans la moindre conscience des réalités. Tout en partageant avec eux la joie de voir les régimes dictatoriaux enfin détruits par leur peuple, je ne partageais pas leur enthousiasme sur le futur qu’ils voyaient comme une évidence démocratique.

Les « témoins journalistes, » ou « témoins » invoqués par les journalistes présents dans les manifestations qui affrontaient le régime policier et sa répression brutale, devaient nous convaincre que les islamistes n’étaient pas présents dans ce mouvement populaire. Nous devions conclure, nous y étions instamment priés de le penser, que les islamistes n’étaient pas à l’origine de ces mouvements (ce qui était vrai), ni présents sur place, sauf occasionnellement et marginalement. Il n’y avait pas à s’inquiéter de dérive fondamentaliste pour l’avenir !

Il aurait été mal venu pour un observateur français de remettre en cause cette « évidence », ce qui serait revenu à contester la pureté des intentions des manifestants, par ailleurs admirables de courage face aux armes bien réelles qui leur tiraient dessus. C’était le « printemps de la démocratie », surtout l’apprentissage de la liberté, ai-je pu rectifier, car la démocratie demande de la conformer dans des règles pour lesquelles un long apprentissage est nécessaire que, nous-mêmes, qui invoquons si souvent le manque de démocratie, ne maîtrisons pas toujours.

Nous avons constaté que la Révolution ne se fait pas par délégation et qu’en plus des risques physiques il y a à subir les conséquences économiques, car l’instabilité politique a eu des incidences sur la fréquentation touristique en Tunisie ce qui s’est traduit alors en termes d’emplois, de revenus, etc.

Dire « qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » n’est pas une justification. Il nous est facile de dire doctement, de l’extérieur, que c’était le prix à payer pour se débarrasser des dictateurs. Le peuple, qui avait rêvé et vu seulement des avantages aux changements d’avenir politique, les entraves et détournements enfin supprimés, ne pouvait pas admettre que cela demanderait du temps et des mentalités à changer pour enfin pouvoir avancer.

Si la joie de vaincre les clans familiaux qui détournaient toutes les richesses en leur faveur était générale, on ne s’est pas bien rendu compte que les manifestants, surtout des jeunes, n’étaient pas représentatifs de la majorité de ce peuple, cette majorité que la démocratie a pour objet de faire exprimer dans les votes pour décider des gouvernants futurs.

On a cru que les jeunes de la place de la Casbah, qui faisaient plier les politiques mis en avant pour préparer les élections, avaient gagné. On avait voulu croire que les partis islamistes n’avaient pas d’influence, alors qu’ils bénéficiaient du réseau des mosquées, des prêches du vendredi, de l’honorabilité de parler au nom d’Allah et de posséder la légitimité religieuse qui fait plier les têtes des fidèles, car Islam veut dire soumission à Dieu. Le fond culturel d’un pays qui s’est constitutionnellement défini comme musulman ne pouvait que parler ainsi.

« Ennada » voudrait dire « Renaissance »… Que ne va-t-on pas encore dire à partir de ce jeu de paroles qui ne sont que du marketing religieux !…

Une Constitution va être établie au pays du Destour (Constitution) de Bourguiba. Ce seront les islamistes qui viennent d’avoir la majorité qui seront les maîtres d’œuvre de ce travail… Tout « modérés » qu’ils le soient pour un temps (que je voudrais voir durer), il serait très étonnant que cette Constitution soit laïque. Que deviendra le Statut personnel des femmes que Bourguiba avait imposé dès 1957, aussitôt après l’indépendance ? Quelle sera la justice en rapport avec la Charia ? Quelle liberté restera au niveau individuel par rapport aux croyances pour le citoyen tunisien ? Ce pays si ouvert aux civilisations méditerranéennes se renfermera-t-il et reviendra-t-il au temps des Croisades, celui que Ben Laden aurait voulu rétablir comme une revanche sur le passé contre les occidentaux ?

J’ai tellement aimé la Tunisie et ses efforts pour l’éducation des enfants que Bourguiba, trop paternaliste certainement, avait imposé pour faire émerger le pays, que je suis déchiré par les craintes que le présent propose à ma vue.

Le journal ABC du 3 décembre, dans une étude sur l’évolution du Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Lybie et l’Egypte rejoint mes craintes par le seul titre qui est très révélateur « Printemps arabe, hiver islamiste »… C’est ma crainte. Je veux dire « espérons » mais je crains plutôt d’avoir à dire dans quelque temps « gémissons » plusieurs fois répété pour chaque pays.

Je ne veux pas me limiter au cas de la Tunisie, car, malheureusement, il n’est pas seul. Mais avant de reprendre les autres pays, je retiendrai que les Tunisiens vivant en France, ayant voté et élu des députés qui vivent aussi certains en France ne se sont pas démarqués du vote intervenu et qu’ils ont majoritairement fait le choix islamiste, eux aussi. Cela pose question !…

Je ne peux pas oublier les actions contre la chaîne tunisienne qui avait diffusé, après le printemps, un film laïque, ni les actions de ces jours contre les étudiantes de l’Université de Tunis pour leur imposer le port du niqab (qui n’a jamais été porté en Tunisie !). Entre les déclarations « politiques » des responsables d’Ennada et les comportements de leurs troupes il y a place pour beaucoup d’interrogations sur le futur de la Tunisie.

Si à ce jour on commence à peine à avoir les résultats définitifs du vote en Egypte, on entend que les trois partis islamistes arrivent à 65 % des voix, les salafistes venant en seconde position, après les Frères Musulmans, qui approcheraient les 40%. On ne peut que trembler pour la forte minorité chrétienne copte, bien antérieure à l’installation de l’Islam dans le pays, attaquée souvent par les islamistes et qui risque de se voir obligée de quitter son pays comme beaucoup de chaldéens ont été obligés de le faire en Irak, sous la contrainte de l’intolérance islamiste.

Là non plus, les islamistes n’étaient pas présents en masse dans la Place Tahrir du Caire, mais ils suivaient de près les événements. Les Frères ont toujours bénéficié de leur présence sociale en Egypte, créneau que le régime de Moubarak leur laissait et l’Université El Azahar était acquise depuis des années à la Charia. N’y aurait-il que l’armée pour résister et empêcher aux islamistes d’imposer leur loi aux égyptiens et d’y proclamer leur prochaine République islamique ? L’armée serait-elle la seule force en pays d’Islam qui puisse tenir tête aux fondamentalistes, même après 50 ans de dictature militaire ?

Que dire de la Lybie ? Les mêmes « témoignages » que pour la Tunisie ou l’Egypte nous assuraient que la Lybie serait après Kadhafi une démocratie et que les islamistes n’apparaissaient pas dans la rébellion, mais certains observateurs, cependant, n’étaient pas aussi sûrs de cela. Ils relevaient la structure tribale, traditionnelle du pays, qui rendrait difficile l’accès à une modernité démocratique. Actuellement personne ne peut être affirmatif d’autre chose que de la première déclaration des responsables de la révolte sur l’instauration de la Charia, le rétablissement de la polygamie, première urgence pour eux… Et du marché des armes si abondantes sur le terrain et vendues avec profit à Gaza et aux succursales d’Al Qaeda dans l’Afrique Sahélienne. Un marché bien juteux.

J’arrête avec le Maroc mon tour du printemps arabe aboutissant à l’hiver islamiste. Sans avoir connu un printemps écrasé sous les balles, le Roi a tenu compte des manifestations populaires et provoqué des élections pour préparer une monarchie constitutionnelle. Ici aussi le vote a donné la majorité à un parti islamiste « modéré »…

Il semble bien que le penchant de ces sociétés arabes soit resté celui du conservatisme, remplaçant un dictateur par une possible théocratie, malgré les signes encourageants d’une jeunesse, très nombreuse, très diplômée mais très inoccupée, prête au sacrifice pour obtenir des changements politiques fondamentaux et qui sera frustrée en fin de parcours de beaucoup de ses rêves.

Ce risque était prévisible. Il devait être pris. Même si nous pensons que c’était une erreur, les citoyens de ces pays avaient le droit démocratique de faire cette erreur. Nous n’avions pas les moyens de l’empêcher, mais surtout pas le droit d’intervenir dans le processus du vote.

Mais nous avons le devoir de nous interroger sur notre attitude devant les débordements religieux en France. Prompts à réagir devant les attitudes des représentants catholiques ou leurs intégristes, car nous n’avons pas oublié l’histoire et les affrontements pour imposer la laïcité pendant tout le 19è siècle, nous sommes muets ou très discrets pour réagir quand cela concerne les extrémistes islamistes.

Quand Charlie Hebdo voit son siège mis en feu par ceux qui ne voulaient pas d’un numéro qui caricaturait les excès des musulmans « non modérés », on a invoqué la liberté d’expression bafouée, la liberté de la presse, mais personne n’a relevé la liberté des individus de dire du mal d’une religion. Cela fait partie, on semble l’oublier, des droits de l’homme.

Individuellement, on a le droit d’être religieux, d’aimer une religion ou de la détester. La société laïque est tolérante, mieux encore, elle garantit à chacun le droit d’adopter la croyance de son choix, mais cela ne veut pas dire que chaque citoyen a obligation de louer une religion ou toutes les religions. Chaque citoyen a individuellement le droit de ne pas être religieux et de dire pourquoi il refuse les religions ou une religion.

Il est inacceptable de se voir interdire sous prétexte d’islamophobie de pouvoir dire du mal de la religion musulmane. C’est mon droit inaliénable de dire ce que je pense tant que la loi n’est pas violée. Aucune loi ne peut m’obliger à trouver bien ce que les musulmans acceptent et aucune loi ne m’empêche de dire ce que je refuse de leur religion. Tant que la loi n’est pas violée (injure publique, diffamation, etc.), rien me m’interdit de publier mon opinion négative.

On a fini par croire que le droit de critique sur l’Islam est interdit. On feint de croire qu’il n’y a que les affidés du FN qui auraient ce droit puisqu’ils ignorent le politiquement correct. On feint de croire qu’il n’y a que des musulmans modérés et on accepte sans réagir les provocations, les fatwas contre Charlie Hebdo, les prières dans les rues que l’on menace de recommencer, les niqab affichées au tribunal de Nantes pour montrer que, la loi on s’en moque !… Sans rien dire… et s’étonnant que Marine Le Pen ait le culot de le dire et qu’elle s’empare d’une laïcité laissée en déshérence par des laïques muets… comme Elisabeth Badinter a pu le regretter avec raison !

Dans un vote en France, des Tunisiens ont voté majoritairement pour des islamistes. Ils font partie des musulmans dits « modérés ». Cela veut-il dire que ceux qu’on appelle modérés sont des islamistes et que les modérés n’existent pas ? Nos tolérances laïques à leur égard ne sont prises que pour des signes de faiblesse et ils sont plus enclins ainsi à aller vers le radicalisme que vers l’ouverture aux autres ? Si en Tunisie on pouvait penser à une pression sociale dominante, cela n’était pas le cas en France et, pourtant, le vote a été dans le même sens pour des soi-disant modérés.

Je finis par m’interroger, favorise-t-on la laïcité en modérant nos critiques envers la religion musulmane ou bien ne fait-on que conforter ainsi les positions dures des salafistes et autres qui, progressivement, sont en train de contrôler en France cette religion ? Taisant nos critiques légitimes pour ne pas heurter les « fidèles », notre attitude ne fait que légitimer chez eux ce qui devrait poser problème en France et qui s’instaure peu à peu comme la normalité.

Sans résistance aux excès extrémistes, nous les acceptons implicitement et nous permettons à ceux qui poussent les modérés à se différencier de continuer à le faire et à se montrer de plus en plus différents, affichant une « identité » qui les oppose autres citoyens. Les mosquées sont gérées par des associations cultuelles qui regroupent des fidèles selon les origines et dépendant très souvent des consulats correspondants. Ceux-ci ne veulent pas encourager l’intégration en France de leurs nationaux. Le Roi du Maroc, comme son père, l’ont affirmé publiquement à plusieurs reprises.

On ne parle plus de droit à la différence, mais la différence s’affiche de plus en plus. Elle s’exprime plus que jamais par le vêtement (surtout pour les femmes, mais pas seulement). Elle s’exprime par un refus de l’intégration qui gagne du terrain et qui ancre des quartiers dans l’isolation. Je ne crois pas que les subventions de la politique de la Ville, bienvenues mais jamais suffisantes, soient capables de contrecarrer cette force centrifuge d’origine religieuse.

Il n’y aura qu’une minorité qui échappera à cette force.

Des femmes ayant souffert de condamnations à mort pour apostasie comme musulmanes nous ont dit depuis longtemps que cette religion se combat et que tolérer ses agissements condamnables c’est céder et lui faire gagner du terrain.

La laïcité s’est établie en France par le combat face à la hiérarchie catholique monarchique de la fin du 19è siècle, soucieuse de conserver son emprise sur les jeunes et sur la société, elle ne se maintiendra que par le combat face aux pratiques des islamistes. C’est un combat politique que la gauche française perd actuellement en faveur du FN en raison de son islamophilie craintive par défaut.

Raymond BELTRAN
Le 05 décembre 2011