Républicains et Laiques Audois

lundi

25

avril 2011

Admonestations internationales

Ecrit par , Posté dans Non classé

Quel contraste entre les sollicitudes à l’égard des « révolutions » de Tunisie et d’Egypte et l’indifférence à l’égard de la Lybie, du Yémen, de la Syrie et de l’Algérie !…

Beaucoup de réflexions nous viennent quand on observe cette différence de réaction et des conséquences qui sont tirées par les média sur ces situations locales.

La politique tient compte essentiellement de la proximité géographique ou sentimentale des évènements. Un certain romantisme ajoute alors le piment qui donne à ces événements la saveur qui les fait mieux gouter.

Mais pourquoi ne pas le dire, la faiblesse des réactions des puissants en place, laissant prévoir leur prochain effacement, libère la parole et l’expression des commentateurs et des idéologues qui, faute d’avoir prévu le retournement de situation dans ce pays, se donnent à cœur joie pour exiger les changements démocratiques devenus prévisibles et donc d’autant plus facilement exigés !…

L’accompagnement médiatique portait sur l’interrogation de l’avenir qui suivrait mais se limitait à l’influence islamique ou non. Il négligeait l’analyse économique du pays et les incidences que les changements politiques allaient introduire dans la vie quotidienne des citoyens.

Parmi les phrases toutes faîtes qui tiennent lieu de vérités absolues il y a le « gouverner c’est prévoir » qui n’est que l’expression de la nécessité de ne pas se faire prendre de court par le déroulement immédiat des événements. Les économistes savent très bien analyser le passé mais peu anticiper sur l’avenir lointain dont l’aléa est imprévisible.

On aurait dû prévoir que la paralysie des économies tunisienne et égyptienne, pendant la durée des révolutions entraînerait la suppression temporaire du tourisme, donc des emplois qui en dérivent, donc des ressources monétaires des participants aux événements. Les jeunes manifestants, enthousiasmés d’avoir gagné, ivres de romantisme d’avoir participé au renversement des tyrans et de leur famille, se sont trouvés sans changement dans leur situation personnelle, pleins d’espoir sur un futur dont l’immédiateté n’était plus que l’Europe, à travers Lampedusa, croyant que la sympathie acquise les ferait bien accueillir.

Fallait-il attendre que cela se réalise pour se poser la question… et attendre encore pour chercher, après, une réponse à ce problème ?

Je connais moins l’Egypte. Je sais que la suppression du tourisme touche aussi lourdement l’économie du pays et que cela a des conséquences sur les emplois. Mais l’Egypte est plus de 10 fois plus peuplée que la Tunisie et l’activité touristique se dilue plus facilement dans l’ensemble des activités.

En attendant de voir sur quoi débouchent les réformes politiques, démocratiques et économiques dans ces deux pays et ce que deviendra la répartition des richesses retournées des anciens potentats, si elles sont récupérées ( ?) et les investissements nouveaux qui se feront, faut-il laisser ces pays se débrouiller tous seuls, sous prétexte de non ingérence ?

C’est vrai que les susceptibilités nationalistes sont grandes. Les armées qui devaient apporter en 2002 la démocratie en Irak ont été perçues rapidement comme des armées d’occupation. Idem en Afghanistan… Les Libyens révoltés contre Kadhafi ont fait savoir tout de suite qu’ils voulaient un soutien aérien mais pas de troupes au sol, qu’ils gagneraient la partie tous seuls.

La résolution 17-93 du Conseil de Sécurité a accédé à leur demande. Contre l’emploi d’armes lourdes sur la population civile, la « communauté internationale » a été autorisée à bombarder les positions officielles et les aéroports, ce qui est fait.

Les interventions internationales sont décidées après consensus par des pays dont les intérêts sont divergents. Il faut du temps pour se mettre d’accord sur un minimum d’actions, vite atteint et vite contesté par les uns ou les autres. Rien n’est facile à organiser et l’efficacité des mesures toujours contestée.

L’examen de la situation en Libye montre des insurgés, peu ou mal armés, eux aussi romantiques, allant à la mort avec enthousiasme et insouciance, face à des soldats encadrés, organisés, mieux armés, avec des mercenaires étrangers dit-on. L’on constate que les choses s’éternisent et la guerre civile dure, avec des morts et des blessés dans la population qui s’ajoutent tous les jours, sans que personne ne les compte, mais dont on sait qu’ils sont nombreux.

Personne ne peut dire aujourd’hui (sauf surprise) quelle sera la solution. Personne ne peut exclure que Kadhafi ne regagne le terrain et qu’il ne s’impose par la force qu’il détient.

Les condamnations des démocraties occidentales, les frappes n’ont changé que peu de choses, mais il y a apport d’aide humanitaire, extraction de réfugiés, destruction de blindés et des avions… Combien de morts faudra-t-il pour estimer que l’opération en Libye est-elle un succès ?…

A ce jour, il semblerait que le Yémen aboutira à la fin de son régime, grâce à l’intervention des monarchies du Golfe, qui veulent liquider la dictature pour finir avec les manifestations réprimées par les armes. Avec une grande incertitude ici sur l’influence islamiste dans l’issue qui interviendra. Ce qui explique le moindre romantisme des média dans la description des manifestations d’opposition. Le tribut de morts est pourtant lourd et le temps des manifestations déjà long.

Certains sont capables de tenir la comptabilité comparative des morts (sans compter les blessés) dans ces pays. Il faudrait ajouter la Syrie à ces macabres additions.

J’ai toujours été sceptique et opposé aux argumentaires tournant autour des seuils de tolérance. La stupidité avec laquelle on répliquait naguère qu’il n’y avait pas de seuil scientifiquement établi de tolérance aux étrangers, en ignorant la réalité du terrain, fait que je ne jouerai pas à ce jeu.

Mais, je constate que les contestations en Syrie se déroulent depuis plusieurs mois, que personne ne les ignore et que la « communauté internationale » se contente d’admonestations envers le dictateur syrien, lui demandant qu’il cesse de tirer sur la population civile. Hier encore 13 morts à l’enterrement des victimes de la veille… Que ne dit-on quand une répression policière fait des blessés dans nos pays ?…

Bachar el Assad se défend et reste fort, même contesté. Nul ne sait combien cela durera. Mais mon impression est que nous sommes très en dessous du « seuil de tolérance médiatique » qui déclencherait contre lui le tollé des intellectuels et des bien pensants de droite et de gauche.

S’il gagne, il gardera son aura de dictateur (je viens d’entendre Hugo Chavez au Venezuela le traiter de chef d’Etat humaniste !…), qui tient en main son pays et l’on s’accommodera de ses agissements en pensant qu’il peut faire contrepoids à l’Iran et que les traditions locales chez lui ne permettent pas de comprendre les droits de l’homme, qui ne sont valables que pour les occidentaux décadents que nous sommes.

S’il perd, comme pour la Tunisie, une clameur de bras cassés qui n’ont rien fait se lèvera pour se solidariser avec les vainqueurs : « nous les Tunisiens ! »… a dit sans crainte du ridicule un leader politique français… certains d’entre eux ayant pratiqué les avantages que Ben Ali leur offrait depuis des décennies !…

Devant l’échec en Algérie, on n’a pas beaucoup entendu de « révolutionnaires par procuration à postériori », qui attendent la réussite du sacrifice des manifestants. Ils sont prudents, comme pour le Maroc et préfèrent ne pas insulter leur avenir de VIP… Ils ne prennent aucun risque ; ils se solidariseront bruyamment après s’il y a renversement du régime en place. Les échecs s’oublient vite, tout juste une date à commémorer si le massacre a été important, comme Tiem an Mem.

Les révolutions, les révoltes, sont le fait des citoyens en place. Eux seuls prennent les risques et assument les conséquences de leurs actes. Eux seuls se trouvent face aux policiers déchaînés des dictatures et face aux fusils qui tirent sur eux. Si je trouve bon qu’on se réjouisse de la réussite des exigences de liberté, si je trouve normal que l’on soit solidaires avec eux pour les aider pendant et après, je trouve indécent ces solidarités de pacotille qui reviennent à se vanter de leur victoire comme d’une victoire personnelle alors que l’on n’a rien investi dans leurs sacrifices. Je trouve cela d’autant plus indécent de la part de ceux qui avaient leurs habitudes dans le pays sous des dictatures et n’avaient rien à dire alors pour les condamner.

Je n’ignore pas que les relations internationales se font avec les régimes en place, que les relations commerciales ne se développent pas hors des gouvernements et des institutions que les régimes ont mis en place. Le général De Gaulle considérait que la reconnaissance diplomatique va vers le pays et secondairement vers le gouvernement qui le représente. Le droit d’ingérence, que l’on est tenté souvent d’appliquer pour s’opposer à tel ou tel agissement discutable ou condamnable d’un pouvoir étranger, peut être la pire des choses s’il s’exerce sans contrôle international, car il peut justifier des opérations militaires sans raison valable.

Même si l’on doit le regretter par rapport à nos aspirations personnelles, la « realpolitik » est un fait inéluctable et l’ingérence dans les affaires internes d’un pays souverain, si elle fait partie de la liberté individuelle de chacun, est très difficile à appliquer au niveau des gouvernements.

C’est pourquoi les admonestations, les prises de position orales dans les discours et les communiqués de presse demandant la modération aux gouvernements responsables sont les seules armes utilisées par les démocraties pour encourager les changements souhaitables. Il n’y a qu’en matière économique, en cas de faillite annoncée, que les marchés susceptibles d’apporter l’argent nécessaire pourront imposer des réformes que l’on maudira mais que l’on sera obligé d’accepter. Les sanctions économiques décrétées par le Conseil de Sécurité de l’ONU aboutissent plus à appauvrir les peuples qu’à priver leurs dirigeants.

Les admonestations sont peu efficaces, mais elles font pression. Elles limitent un peu les actions répressives. Elles ne l’empêchent pas, car le pouvoir contesté agit pour son maintien avant de chercher à se conformer à la morale internationale.

Raymond BELTRAN
Le 24 avril 2011